Interview du corps
Par Benjamin Chanseaume, introduction de Laure Maurin
Bonjour Benjamin,
Jeanne m'a transmis votre témoignage et je tenais à vous remercier chaleureusement. C'est une grande satisfaction de voir cette démarche investie avec autant de finesse, particulièrement dans un univers institutionnel où le mental prend souvent toute la place. Votre récit met en lumière plusieurs points remarquables dans une perspective narrative :
La double écoute : Vous avez su entendre, derrière l'histoire dominante d'un corps "conflictuel" ou "martyrisé", les histoires alternatives faites de plaisirs simples (le soleil, l'eau de mer) et d'alliances possibles.
La métaphore du club : L'association spontanée des hanches, des chevilles et des pieds sous forme de "club" est une belle illustration du processus de remembrement au sens premier du terme. La personne a pu choisir avec quelles parties de son histoire elle souhaitait faire équipe.
La suite sur WhatsApp : Le fait que les hanches "prennent le contrôle" du message trois jours après montre que le déplacement identitaire a opéré. Le corps n'est plus un outil de performance à dompter, mais un partenaire de dialogue.
Je serais bien sûr ravie que ce témoignage, anonymisé et avec l'accord de la personne, soit publié sur le blog de la Fabrique Narrative. C'est une illustration très parlante de la méthode. Merci encore pour ce partage et pour la qualité de votre pratique.
Bien cordialement, Laure Maurin
Texte de Benjamin
Cécile a répondu hier à ma proposition : « J’accepte bien évidemment et sans hésitation. Que cette belle expérience te soit aussi utile qu’elle l’est pour moi ».
La séquence décrite se déroule le 07 mai 2026, en distanciel, lors d’une séance de coaching. Praticien narratif en cycle de formation initiale, je retrouve Cécile dans le cadre d’une séance de coaching. Nous nous sommes déjà rencontrés à plusieurs reprises. Cécile exerce un métier exigent de direction au sein de la fonction publique, dans un environnement dur, qu’elle décrit comme très coupé de l’écoute sensorielle et en proie à l’omnipotence du mental. Elle fait état de l’extrême fatigue qu’elle ressent depuis plusieurs jours et des inquiétudes qu’elle nourrit quant à sa faculté à participer à un semi-marathon, trois jours plus tard, auquel elle s’est inscrite.
Je recueille son consentement quant à mener une interview de son corps. Cécile, enjouée, est désireuse de voir où cela peut l’amener. L'interview du corps est issue de ma lecture du livre "Quand le corps raconte" de Laure Maurin.
Après un temps d’installation dans le corps, mobilisant la respiration, le silence, l’écoute corporelle, le questionnement s’organise autour du rapport général entretenu par Cécile avec son corps : « Comment définirais-tu ta relation avec ton corps ? »
Ce rapport est qualifié de très conflictuel depuis son enfance, avec un corps jugé trop grand, trop fort, ne s’inscrivant pas dans les canons traditionnels, corps martyrisé pendant l’adolescence, rejeté durant la grossesse, jusqu’à atteindre, à l’âge adulte, un stade d’acceptation réciproque, de tolérance. Ce rapport s’est illustré dans plusieurs histoires partagées par Cécile : « Quelles histoires significatives ayant contribué à façonner cette relation pourrais-tu partager avec moi ? ».
Cécile a été invitée à se concentrer sur son souffle et à déplacer sa conscience dans différents endroits du corps jusqu’à atteindre les hanches, où elle a souhaité s’installer : « Je te propose de t’y installer pour la suite de notre séance »
C’est au tour des hanches d’être interviewées. Le vouvoiement est alors employé. Je leur explique ce choix, qui contraste avec Cécile, que je tutoie : « Qu'est-ce que cela vous fait d'avoir été choisies pour vous exprimer ? ».
« Y a-t-il d'autres moments où vous avez pu vous exprimer ? De quelle façon ? ». Les hanches ont exprimé le sentiment d’être souvent malmenées, que Cécile ne tenait pas suffisamment compte d’elles, en l’illustrant par des récits : « Pouvez-vous raconter le souvenir d'une sensation agréable pour vous ? ». Elles ont mobilisé des souvenirs d’instants de plaisir (l’immobilité au soleil sur un transat, l’immersion dans l’eau de mer). Elles ont exprimé leur souhait de contribuer aux succès sportifs de Cécile, sous réserve que cette dernière veille à les préserver. « De quoi avez-vous besoin ? ». Elles ont fait part de leur besoin d’être davantage respectées, de nouer un lien d’amitié avec Cécile. La question du comment a été filée : « ce serait quoi, être respectées ?
« Quelle autre partie du corps ne serait pas étonnée de vous entendre dire cela ? ». Les hanches ont été rejointes par ses chevilles puis ses pieds et ensemble, ils constituaient un club.
Dans la dernière partie de l’interview, après avoir quitté les hanches, quelques instants solennels de silence et respiration ont été introduits :
« Cécile, qu'as-tu entendu dans cette conversation qui fera que demain sera différent pour toi ? ». Cécile a exprimé les mots qui avaient résonné en elle et formulé l’intention de ménager davantage ses hanches.
A l’issue de l’interview, Cécile a manifesté le sentiment de se sentir plus légère et moins fatiguée. Elle ne se tenait d’ailleurs plus la tête, contrairement au démarrage de la séance et a partagé ce constat avec moi. Elle a été séduite par l’originalité et la poésie de cet outil.
Trois jours plus tard, je trouvais le message suivant sur mon téléphone :
« Bonjour. On se permet de prendre le contrôle du WhatsApp de Cécile. Bon, elle l’a fait et on lui a fait gagner 2mn 15s sur son objectif 👏🏻. Elle nous laisse au repos… quelques jours ; elle est déjà en train de regarder pour une nouvelle course 😁. Bien à vous, les hanches de Cécile ».
Bibliographie
Laure Maurin, Quand le corps raconte, 2024, https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/quand-corps-raconte-dimension-corporelle-dans-pratiques-narratives

