Mémoires tissées : recueillir les traces vivantes de celles qui nous ont précédés
Nathalie Bondetti est une praticienne narrative lyonnaise formée par La Fabrique Narrrative. En 2024, Nathalie lançait ici-mêmen sur notre blog un appel à témoignages. Elle cherchait des personnes qui accepteraient de parler de leur relation avec une grand-mère venue d’ailleurs,
Aujourd’hui ce projet est devenu un livre magnifique et Nathalie nous partage les enseignements qu’elle a tiré de cette aventure et comment les pratiques narratives ont inspiré et éclairé sa démarche.
Olivier
Comment les pratiques narratives m'ont aidée à révéler les héritages invisibles transmis de génération en génération, de pays en pays
Lorsque j'ai commencé à travailler sur Mémoires tissées, ode à nos grands-mères venues d'ailleurs, je pensais réaliser un ouvrage de transmission. Je souhaitais honorer des femmes souvent discrètes, parfois peu visibles dans les récits officiels, mais dont l'influence avait profondément marqué plusieurs générations.
Très vite, j'ai compris que ce projet n'allait pas consister à recueillir des souvenirs. Il s'agissait plutôt de recueillir des liens.
-vous
Quel que soit le cas, la façon dont vous racontez votre histoire en ligne peut faire toute la différence.
Pendant près d'un an, j'ai rencontré des femmes et des hommes âgés de 17 à 70 ans. Je ne les ai pas interrogés sur eux-mêmes mais sur leur grand-mère : une femme venue d'Algérie, du Maroc, d'Italie, du Vietnam, du Portugal, du Sénégal ou d'ailleurs.
Certaines étaient encore en vie. D'autres avaient disparu depuis longtemps. Pourtant, toutes étaient présentes. À travers une recette de cuisine. Une expression répétée dans la famille. Une manière d'accueillir. Une posture face aux difficultés. Une valeur transmise sans jamais avoir été enseignée explicitement.
Au fil des entretiens, une évidence s'est imposée : les grands-mères continuent de vivre dans les gestes, les choix et les récits de leurs descendantes et descendants. L’élixir pur n’est plus là mais il se transforme s’enrichit d’influences multiples.
Ce qui m'a guidée : une posture d’exploratrice….narrative
Les pratiques narratives ont bien entendu influencé ma manière de conduire ces rencontres. Considérer que ces héritières et héritiers avec lesquels j’ai conversé sont les expertes et experts. Il ne s’agit pas d‘extraire des informations mais de voyager à travers les échanges, de partir explorer en étant partenaire de curiosité (voir les travaux de Jill Freedman et Gene Combs). Cette posture change tout. Au lieu de chercher des faits ou de reconstruire une chronologie familiale (qui parfois manque), je me suis intéressée aux significations.
Je ne demandais pas seulement : « Que faisait votre grand-mère ? » Mais aussi : « Qu'admiriez-vous chez elle ? » « Qu'est-ce qu'elle vous a appris sur la vie ? », « Que continuez-vous à faire aujourd'hui grâce à elle ? » « Quelles traces a-t-elle laissées dans votre manière d'aimer, d'éduquer, de travailler ou de croire ? »
Ces questions ouvrent un espace différent.
Elles permettent de mettre au jour des savoirs de vie, des valeurs et des ressources qui passent souvent inaperçus.
Des héritages qui ne figurent dans aucun testament
Dans nos sociétés, nous parlons facilement des héritages matériels. Nous parlons moins de ce que j'appelle les héritages invisibles. Nombreuses sont celles qui ont quitté leur pays sans parler la langue. Elles ont transmis cet art de recevoir malgré le manque, le sens du collectif, la communauté comme soutien.
Il y a quelques semaines, j’ai été convié au festival Diaspo Roots, consacré aux transmissions et mémoires diasporiques de Nantes. Lors de cette journée, une amie chercheuse présentait ses travaux sur le Yenddu, ces formes d'accueil et de solidarité qui ont permis à de nombreux étudiants sénégalais de trouver leur place loin de chez eux. En l'écoutant, j'ai retrouvé des échos familiers aux récits recueillis dans Mémoires tissées.Derrière les parcours migratoires apparaissent les mêmes patrimoines invisibles : l'hospitalité, l'entraide, la responsabilité envers les plus jeunes, la transmission des savoirs et le souci de ne laisser personne seul. Et aussi la dignité, la foi, l’humour. ou encore la capacité à prendre soin des autres. Autant de patrimoines immatériels qui circulent silencieusement d'une génération à l'autre. Ces héritages ne figurent dans aucun document administratif. Ils traversent pourtant les frontières et les contextes. Cette rencontre fait écho aux récits partagés dans Mémoires tissées : le livre ne parle pas seulement de familles ou de trajectoires individuelles. Il met en lumière la circulation de valeurs, de pratiques et de manières d'être au monde qui continuent de voyager de pays en pays et de générations en générations. Autant de savoirs collectifs qui nous donnent des clés de compréhension pour habiter la relation, et plus largement le monde.
Mémoires tissées est ainsi devenu une exploration de ces transmissions discrètes, tout comme le sont les espaces d’échanges de savoirs .Non pas ce que nos grands-mères nous ont légué comme biens, mais ce qu'elles ont inscrit en nous, de près ou de loin.
Dire bonjour à nouveau
Les travaux de Michael White sur les conversations de re-membering ont également résonné avec ce projet. Michael White nous invite à considérer que les personnes importantes de notre vie ne disparaissent pas complètement lorsqu'elles s'en vont. Elles continuent à participer à notre existence ; elles demeurent présentes dans nos décisions, nos préférences, nos engagements et notre manière d’être en lien.
Au fil des entretiens, j'ai eu le sentiment que les participants disaient bonjour à nouveau à leur grand-mère. Ils redécouvrent des instants oubliés. Ils nomment pour la première fois ce qu'ils ont reçu, prennent conscience de fines traces. Ils se surprennent à mieux comprendre certaines parts d'eux-mêmes. Parfois le projet est devenu prétexte à l’échange et à des conversations libres, surprenantes, apprenantes. Le livre est tel l’élixir de ces retrouvailles.
Honorer les parcours pour renforcer les liens
Tout part d’une intention. La mienne ? Ecrire un livre à plusieurs voix qui honorent les relations, les mémoires pour voir le monde autrement. Qu’est ce qui relie les générations et plus largement nous relie ?
Qu’est ce qui traverse les frontières, les cultures et le temps ? Comment une vie dite ordinaire peut laisser une empreinte extraordinaire ? Quelles sont les fines traces sur ces chemins de traverse ?
Dans mon travail de praticienne narrative, cette expérience a renforcé une conviction : les histoires ne servent pas uniquement à raconter le passé ; elles permettent de reconnaître ce qui nous relie, de rendre visibles les patrimoines invisibles et de transmettre aux générations futures ce qui mérite de continuer à vivre. Voici l’intention posée avec le livre hommage devenu dispositif de lien social Mémoires tissées : honorer les liens, les parcours et les héritages immatériels de celles qui continuent à marcher à nos côtés, même lorsqu'elles ne sont plus là.
Depuis sa publication, j'ai également découvert que le livre pouvait devenir un support de conversation. Auprès de jeunes, de familles, de personnes âgées ou de groupes intergénérationnels, il agit souvent comme un déclencheur de récits, de souvenirs. Il donne l’élan nécessaire à l’expression authentique et libère la parole. Une histoire en appelle une autre ; une grand-mère évoquée dans le livre invite à parler de la sienne. Une transmission reconnue permet d'en découvrir une autre. Plus qu'un objet éditorial, Mémoires tissées est progressivement devenu un espace de rencontre où chacun est invité à explorer les héritages visibles et invisibles qui l'ont façonné.
Il invite à découvrir le paysage de la relation avec un œil d’amour renouvelé.
Nathalie Bondetti
Voici quelques pages du livre
Pour en savoir plus sur l’ouvrage et vous le procurer : https://wee-france.org/memoires-tissees/

