Miranda, le voyage d’un esprit combatif vers la compassion envers soi-même
1ère partie : Le Témoin Intérieur, Actes 1 et 2
Miranda Brown, Emily Corturillo, Tom Stone Carlson, David Epston et Chelsea Pace, Extrait du Journal of Narrative Therapy, 2017, pp. 39-53 www.journalnft.com
Traduction Sophie Bouhier
Introduction Sophie Bouhier
En préparant pour la Fabrique Narrative notre atelier sur l’approche narrative du trauma, nous avons trouvé important, Catherine Mengelle et moi, de donner une place à la pratique du Témoin Intérieur (IWP).
David Epston écrit à propos de la pratique du Témoin Intérieur, honorant le travail de Michael White sur les Témoins Extérieurs (JNFT 2017 p.35) : « Tom (Carlston) m’a souvent dit que les IWP n'étaient peut-être pas du tout une invention : elles ne feraient que nous ramener aux origines de la thérapie narrative, comme Michael avait suggéré de faire, arguant que nous étions loin d'avoir épuisé nos sources ».
En lisant les articles rédigés par Michael White au sujet des personnes qu’il a accompagnées dans le cadre de traumas, on ne peut pas passer à côté de la place qu’il a faite à l’utilisation de la pratique du Témoin Extérieur (White 2004). Les personnes victimes d’abus, de violences physiques et psychologiques, ont du mal à avoir de l’estime pour elles-mêmes, tant l’histoire du problème est puissante et a tendance à s’agripper. Alors qu’elles n’ont aucun mal à reconnaître pour une autre personne que ce qu’elles ont subi n’était pas de leur faute, elles ne le peuvent pas pour elles-mêmes (Miranda et le voyage d’un esprit combatif vers la compassion pour soi-même, in JNFT 2017). La honte et la culpabilité restent beaucoup trop fortes.
Elles ont besoin des yeux de témoins pour se voir et commencer à s’apprécier.
Michael White a créé le processus des cérémonies définitionnelles, à partir de ses travaux de recherche autour de ceux de Barbara Myerhoff, et en a expérimenté la puissance dans ses accompagnements de personnes victimes de traumas (White 2004). Il disait des cérémonies définitionnelles que « cela peut contribuer de manière très significative à redynamiser ce ‘sentiment de soi’ qui est si souvent affaibli, voire effacé, par des expériences traumatisantes. D’après mon expérience, il n’existe pas de processus thérapeutique plus puissant » (White 2004). Ses mots exacts, dans sa langue, sont : « It has the potential to very significantly contribute to the reinvigoration of that ‘sense of myself’ that is so often diminished and even erased by experiences of trauma. In my experience, there is no therapeutic process more powerful ».
Il semble alors que la pratique du Témoin Intérieur soit arrivée dans le prolongement et l’enrichissement de ces recherches qu’avaient initiées Michael White, avec David Epston, autour de la pratique du Témoin Extérieur. Dans la pratique du Témoin Intérieur (IWP), il est proposé à la personne de se voir et se reconnaître cette fois-ci depuis un endroit différent, à la fois de l’intérieur et de l’extérieur (Tom Carlston JNFT avril 2020 p.5, article traduit par Pierre Blanc Sahnoun sur le blog de La Fabrique Narrative : « Qui est « l’outsider » dans les pratiques de Témoins Intérieurs et de Témoins Extérieurs »).
Concernant l’utilisation de la pratique du Témoin Intérieur, David Epston et Tom Carlston écrivent (IWP: Part Two. JNFT 2017 p.19) : « Nous avons choisi ce nom, Pratique du Témoignage Intérieur (IWP : Insider Witnessing Practice), comme la face inverse de la Pratique du Témoin Extérieur (OWP : Ousider Witnessing Pratice) de Michael White (White, 1995) car nous pensons que la finalité de ces deux pratiques est très proche. Comment faire pour que nos clients ressentent et apprécient le respect que nous leur manifestons ? Comment chacun rend digne l’autre ? Dans ces deux pratiques, nos clients s’approprient le regard d’une tierce personne. Dans le cas du témoignage extérieur, ce regard est porté par des étrangers, ou personnes extérieures. Dans le cas du témoignage intérieur, il est porté par un tiers intime, à savoir son ou sa thérapeute ».
Les deux textes que nous allons partager avec vous constituent le récit complet du voyage vers la compassion pour elle-même qu’a effectué Miranda Brown, une jeune fille de 20 ans abusée à l’âge de 13 ans. Ce voyage a commencé avec la pratique du Témoin Intérieur pour se terminer avec une dernière conversation, trois ans après, nommée « Miranda est de retour ». Ces deux articles ont été écrits par Tom Carlston et David Epston, assistés par Miranda dans leur co-recherche autour de la Pratique du Témoin Intérieur. Ils font partie de toute une série d’articles parus dans le JNFT en 2017, sous le titre « Incarner l’espoir et la beauté en thérapie narrative ».
Trois publications séparées sur ce blog, comme trois épisodes dédiés à Miranda.
Ces articles sont assez longs. Nous avons pensé avec Catherine qu’ils pouvaient alors faire l’objet de trois publications séparées, comme trois épisodes, respectant la chronologie des évènements, qui se sont déroulés sur plusieurs périodes pendant ces trois années. Voici donc le premier article : « Miranda le voyage de l’esprit combatif vers la compassion envers soi-même », chapitre 1 : Le Témoin Intérieur Acte I et II.
Tom Carslon et David Epston considèrent l’IWP comme une performance artistique au service de la thérapie et de la personne, qui amplifie la puissance du re-authoring, avec pour effet de renforcer l’estime de soi et l’amour de soi (IWP: Part Two. JNFT 2017). A l’instar d’une performance, l’IWP est composé de deux actes :
Dans le 1er acte, la thérapeute de Miranda, Emily Corturillo, est interviewée par Tom Carlson, son superviseur, en tant que Miranda. Elle incarne le contre-récit de la vie de Miranda. Cet acte est performé sans la présence de Miranda et est enregistré, pour lui être montré dans l’acte 2 en présence de la thérapeute et de son superviseur.
Dans l’acte 2, Miranda est amenée à être le témoin d’un portrait d’elle-même incarné par sa thérapeute, un portrait rempli d’espoir. Miranda qui regarde la scène est amenée à réagir à ce qu’elle voit. Elle devient ainsi à la fois le témoin intérieur et extérieur de sa propre histoire.
Bonne lecture !
Sources :
Working with people who are suffering the consequences of multiple trauma: A narrative perspective, Michael White, The International Journal of Narrative Therapy and Community Work, 2004, No.1
Insider Witnessing Practices: Part Two, Journal of Narrative Family Therapy, 2017, Release 1, pp.19-38. www.journalnft.com, Tom Stone Carlson and David Epston, JNFT Special Release- Insider Witnessing Practices, April 2020, Editors: Tom Stone Carlson, Ph.D., David Epston and marcela Polanco
Who is the Outsider in Insider and Outsider Witnessing Practices?, Tom Stone Carlson, JNFT April 2020
Mon problème (Miranda)
J'avais 19 ans et j'étais à l'université lorsque j'ai rencontré Emily Corturillo, étudiante au Centre de thérapie familiale de la NDSU. Je souhaitais suivre une thérapie pour mieux gérer les effets de l'anxiété dans ma vie. Emily n'était pas la première thérapeute que je rencontrais. Je n'ai pas été surprise d'apprendre au cours de nos séances que l'anxiété dont je souffrais avait pour origine l'agression sexuelle dont j'avais été victime à l'âge de 13 ans. L'homme qui m'avait agressée était le père de ma meilleure amie. Lorsque cela s'est su, elle et tous mes amis se sont retournés contre moi et m'ont tenue pour responsable d'avoir causé tant de problèmes dans ma petite communauté. Pour me protéger contre d'éventuelles agressions futures et pour mon bien-être, j'ai décidé de mener une vie solitaire ; je pensais que je ne pouvais tout simplement pas faire confiance à ces personnes.
Comme j'étais toujours sur mes gardes, à l'affût de la prochaine menace potentielle pour ma sécurité, j’ai décidé de m'inscrire à des cours de kickboxing et d'autodéfense. Malgré mes efforts, je me sentais responsable de tous les problèmes causés par ma révélation et, quand j’y réfléchissais, des abus eux-mêmes. J'en suis venue à croire que j'étais tellement souillée que les autres pouvaient le sentir, comme s'il s'agissait d'une odeur. Ce qui m'obligeait à être de nouveau sur mes gardes en compagnie d'autres personnes, au cas où elles la détecteraient. J'étais également persuadée que j'étais stupide et que je n’obtiendrai jamais mon diplôme d'études secondaires. Dans mes moments les plus sombres, je ne me voyais pas faire autre chose que strip-teaseuse. Heureusement, mes notes et les encouragements généreux de mes professeurs m'ont convaincue du contraire.
Si l'entraînement au kickboxing m'a appris à toujours être sur mes gardes, cette vigilance m'a permis d'éviter les ennuis dans ma ville natale. Lorsque je suis entrée à l'université et que je me suis retrouvée en compagnie d'autres étudiants, de colocataires et de professeurs, j'espérais que ma vie allait prendre un nouveau tournant. Une chose est sûre, c'est que j'en avais assez de vivre constamment sur le qui-vive et que je voulais trouver un peu de répit face à l'anxiété permanente qui me rongeait. La conviction que je méritais ce qui m’avait été infligé à l’âge de treize ans sabotait tous mes efforts pour trouver la paix dans ma vie.
J'ai décidé d'aller une fois de plus voir un thérapeute mais cette fois-ci, j'allais m'assurer de trouver la bonne personne. J'ai rencontré plusieurs thérapeutes avant de décider qu'Emily Corturillo était celle qui me convenait le mieux. Malgré le sentiment d’avoir fait des progrès lors de nos huit séances, je n'arrivais toujours pas à me convaincre que le fait d'avoir été abusée à l'âge de treize ans n'était pas entièrement de ma faute. Ce qui me tracassait vraiment, c'est que je n'avais aucune difficulté à comprendre que personne, et encore moins une fille de 13 ans, ne devrait jamais être tenue pour responsable d’avoir été agressée ou abusée sexuellement. Et si j’en étais persuadée pour les autres, cela ne m’empêchait pas d’être convaincue que ma situation était différente et que j'étais fautive.
Durant nos huit rencontres, j'ai réussi à trouver un certain soulagement face aux exigences que l’anxiété avait pour ma vie. Bien que ce soulagement était le bienvenu, je ne pouvais même pas imaginer que je pourrais être libérée un jour de ses exigences et de ses contraintes. Les sentiments de culpabilité, de honte et d’inutilité en tant que personne, restaient forts. Pour aggraver les choses, quelques jours avant mon entretien pour l'acte 2, il s’est passé un autre incident très difficile qui m’a causé une grande détresse émotionnelle. Pourtant cette fois-ci, j'ai réussi à ne pas accepter la responsabilité de ce qui s'était passé. Lorsque Tom et Emily ont proposé de reporter l'acte 2, j'ai insisté pour qu'il se déroule comme prévu. Je me suis demandée si ma réaction si différente à cet incident signifiait que j'étais en train de progresser. J'ai décidé de poursuivre l'acte 2 car j'avais la nette impression que si je ne le faisais pas, j’étais à deux doigts de mener une vie des plus misérables.
Acte 1 : préparation (Emily et Tom)
Emily et moi (Tom), nous nous sommes rencontrés pour préparer la représentation « dramatique » (performative) de la vie de Miranda, en son absence. Miranda nous avait donné son accord officiel avec enthousiasme. Comme nous n'avions jamais fait cela auparavant, nous avons pris des précautions face à ce que cela pourrait impliquer. J'ai suggéré à Emily de bien faire la distinction entre « jeu de rôle » et cette représentation telle que nous l'entendons. J’avais perçu qu'elle s’inquiétait du saut dans l’inconnu et du poids de la responsabilité de rendre justice à Miranda. Je lui ai demandé de réfléchir à ce qui suit.
Tom : Emily, lorsque tu imagines incarner Miranda, peux-tu te libérer de toute inquiétude quant à la manière de « bien l’interpréter » et répondre librement, en t’appuyant sur l’admiration et le respect, et sur les espoirs et les promesses que tu imagines pour sa vie ? Sois certaine que tu ne peux pas te tromper sur Miranda car il s'agit davantage d'art que de science psychologique et qu’en fin de compte, Miranda révisera son portrait comme elle l'entend dans l'acte 2 et au-delà. Je vais également te poser des questions sur ce à quoi Miranda a été confrontée dans sa vie, dans le but d'obtenir les grandes lignes d'une contre-histoire à la version du Problème sur sa vie.
Mes questions chercheront à être théâtrales, imagées, spéculatives, ce qui t’obligera très probablement à émettre des hypothèses plutôt que de te baser sur des faits connus. Étant donné que l'objectif principal de l'acte 1 est de révéler l'essence du caractère moral de Miranda, n'hésite pas à répondre en te basant sur les meilleurs espoirs que tu as pour sa vie ainsi que sur ta connaissance de Miranda à travers ta relation avec elle. Tout ce que tu pourrais apporter concernant sa personnalité et tout ce que tu pourrais faire pour lui rendre hommage. Comme je suis aussi enseignant, j’aimerais également te parler de Bakhtine, pour t’aider. Le jeu de rôle consiste à reproduire l'autre plutôt qu'à donner une image esthétique de son caractère moral et en faire une représentation. Tenter de reproduire Miranda en essayant de « la rendre juste » serait peu convaincant car cela laisserait de côté ta vision esthétique d’elle. Pour Bakhtine, l'objectif « est d'offrir une belle image d'un être humain qu’on aime et qu’on apprécie » (Authoring a Character).
Après avoir fait le nécessaire pour qu’Emily puisse dresser le portrait de Miranda en l'incarnant, ce qui prend généralement environ 30 minutes, je lui ai demandé : « Emily, es-tu prête, sous la conduite de mes questions, à commencer ton portrait de Miranda comme quelqu'un que tu aimes et apprécies ? Et je te rappelle que c'est moi qui assume la responsabilité de ce portrait. Je te promets que mes questions ne te décevront pas.
Acte 1 : Miranda par Emily
Quand ça s'est produit, je n'avais que 13 ans. J’étais à peine adolescente. Je voulais juste passer du temps avec mes amis et faire mes propres choix. J'ai très vite compris que ce n'était pas quelque chose dont j’avais eu envie. J'étais endormie, tu sais ! Je pense que quelque chose a changé quand ça s'est produit. On ne peut pas vivre une telle expérience et rester la même après. J'ai eu l'impression qu'on m'avait volé ma normalité, même si ce n'était pas ma faute, mais on me l'avait prise de force. Quand tu m'as demandé si j'avais choisi d'accepter que l’on m’avait pris des choses ou si j'avais choisi de reprendre ce qui m'avait été pris, j'ai réalisé que je reprenais effectivement certaines choses. L’année dernière, j'ai croisé dans un fast-food l'homme qui m'avait abusée. Je me disais que je ne voulais pas me retrouver dans la même pièce que lui, pourtant j'ai réalisé que je n'avais pas peur et que j'étais en colère. Je suppose donc que les choses ont changé.
Je ne m'attendais pas à pouvoir le fixer du regard comme ça. Ça m'a surprise ! Même si j'étais en colère, je ne me suis pas enfuie. En fait, je n'avais même pas envie de fuir. Avec le recul, je ne m'attendais pas à réagir ainsi mais je suppose que je l'ai fait parce que j'étais en colère contre ce qui m'avait été pris. C'est drôle que tu me poses cette question mais je ne m'attendais pas à ce que ma vie change ainsi dans un fast-food. Quelle était la signification de ce regard que je lui ai lancé ? Je pense que je me tournais probablement vers moi-même et vers ce que je voulais pour moi-même. Je suppose que je retrouvais mon état normal.
Être victime d'abus est une chose terrible. On se sent impuissant, comme si on n'avait aucun pouvoir. C’est vraiment perturbant, tu vois ? On se pose sans cesse des questions : « Cette personne veut-elle me faire du mal ? », « Est-ce que je peux aller là-bas en toute sécurité ? ». Je pense tout le temps à ma sécurité. Je n'entrerais jamais dans une pièce sans me demander où sont les sorties, qui est présent autour de moi, à qui parlons-nous, que faisons-nous et combien de temps allons-nous rester ici.
Tu m'as demandé ce que je faisais pour me prouver mon innocence. J'essaie de me rappeler autant que possible que ce n'était pas ma faute au départ et je me remémore tout ce que j'ai fait pour essayer de réparer mes torts. Même si personne ne m'a écoutée, il est important d’avoir agi ainsi.
Mon petit ami dirait probablement qu'il savait que j'en étais capable. Il dirait aussi que je ne m'accorde pas assez de crédit pour tout ce que je fais pour moi-même. Je l’appelle parfois au téléphone à 2 heures du matin, surtout depuis le semestre dernier. Que dirait Isaac de mon avenir ? Il dirait qu'un jour, je deviendrai la Miranda ultime, la Miranda nec plus ultra, la Miranda que je cherche à devenir. Je suppose que je vais dans cette direction, en pratiquant des activités qui me plaisent, comme le rugby ou la boxe, et en étant un peu plus indulgente envers moi-même. La Miranda nec plus ultra se concentrerait sur sa vie plutôt que de toujours regarder autour d'elle. Comment vivre plutôt que survivre ? Je dois encore regarder autour de moi quand c'est nécessaire. Je ne dis pas qu'il ne faut pas le faire. Je le ferai toujours dans une certaine mesure. La Miranda ultime trouverait un équilibre entre prudence et plaisir. Je pense que je suis sur la bonne voie. Quand je suis allée à mon premier entraînement de rugby, j'étais tellement anxieuse à l'idée d'y aller seule que j'ai failli ne pas y aller. Mais je me suis dit que c'était quelque chose que je devais apprendre à faire.
Le rugby me convient bien. On peut plaquer les autres joueuses, les renverser et courir sans arrêt. Même si je n'ai assisté pour l’instant qu'à un seul entraînement, je me suis sentie comme au sein d’une famille. L'ambiance était tellement différente de celle du club de boxe. Après avoir grandi dans l'isolement, c'était vraiment agréable pour moi de penser que j'avais désormais une famille « rugby ». Est ce que j’ai un esprit combatif ? Je sais que je suis fougueuse. Au rugby, je mène un autre type de combat, cette fois-ci aux côtés de mes coéquipières. C'est très différent du combat individuel qu'est la boxe. D'une certaine manière, je laisse ma solitude derrière moi. J'ai encore du mal à faire confiance aux gens mais je pense que j'y arrive peu à peu. Quand tu m’as demandé si j'avais choisi le rugby pour être plus douce avec moi-même, j'ai dû y réfléchir à deux fois. On n'imagine pas vraiment qu’un sport de contact puisse être doux et te rendre doux, mais tu as peut-être raison. Tu peux plaisanter avec tes coéquipières en disant : « Je vais transpirer plus que toi » et personne ne te répondra : « Oh, les filles ça ne transpirent pas ». Je peux simplement être moi-même, faire mes blagues bizarres et plaquer les autres. Je peux être moi-même et pratiquer un sport violent sans qu'on me dise : « Oh, tu es une fille ». Je ne me sens pas exclue quand je suis avec elles. C'est la famille qui me convient.
Depuis combien de temps ai-je cet esprit combatif ? Je parie qu'il a toujours été là. Si tu demandais à Emily ce qu'elle admire chez moi, elle répondrait que je me bats pour moi-même, pour ce dont j'ai besoin et ce que je veux ; que je me bats pour ce qui, selon moi, m'a été enlevé ; que je me bats pour ce que je recherche dans la vie. Je pense qu'elle admire avant tout mon esprit combatif.
Acte 2 : Miranda par Emily rencontre Miranda par Miranda
Miranda, après avoir regardé Emily (l’incarnant de manière théâtrale) décrire sa rencontre au restaurant avec l'homme qui l'avait abusée et la manière dont elle avait tenu bon, a fait ce commentaire :
J'aime beaucoup la façon dont Emily m'a représentée dans le restaurant. Quand je lui ai raconté l'incident pour la première fois, je me souviens avoir été surprise d'avoir réagi ainsi. D'avoir tenu bon. Avant, j'aurais pensé que ma première priorité aurait été de m'enfuir, de quitter les lieux. Mais quand je me suis retrouvée sans le savoir dans cette situation, alors que nous étions dans le même lieu, je n'ai pas ressenti le besoin urgent de m'enfuir. Je me suis surprise moi-même ! Ça a été un moment très important pour moi et, même si cela s’est passé, je n'avais pas réalisé à quel point c'était important jusqu'à ce que j'en parle à Emily il y a quelques semaines. Et maintenant que j'y repense, après avoir vu la façon dont Emily m'a représentée en train de le faire, cela me semble encore plus important. Je ne pense pas que j'aurai aussi peur de lui désormais. Si je le croisais demain, je voudrais qu'il sache que je n'ai plus peur. Si ma vie et ce qui m'est arrivé étaient un jeu, il gagnait la plupart du temps. Maintenant, je veux lui montrer que c'est moi qui gagne. Ça fait du bien de m'entendre dire ça. J'ai vraiment travaillé dur pour en arriver là. Quand j'y repense aujourd'hui, je ne pensais pas que j'en serais là un jour dans ma vie.
Alors qu'on continuait d’écouter Emily dresser ce portrait plein d'espoir, j'ai (Tom) décidé de faire une pause pour demander à Miranda si elle ne trouvait pas qu'elle était peut-être un peu trop optimiste et si elle ne souhaitait pas tempérer quelque peu l'espoir qu'Emily avait pour sa vie. Je lui ai demandé : « Ne crains-tu pas qu'Emily soit trop optimiste à ton égard ? Préférerais-tu qu'elle modère quelque peu son espoir ? ». Miranda m'a répondu avec un sourire qui semblait illuminer tout son visage :
Non, c'est parfait ! Je ne voudrais pas qu'il en soit autrement. L'espoir qu'Emily place en moi m'aide à remarquer des choses en moi que je n’avais pas remarquées auparavant.
À un autre moment de la représentation, Miranda incarnée par Emily essayait de comprendre comment elle, une jeune fille de 13 ans, avait pu supporter la trahison de ses amis les plus proches qui avaient nié qu'elle avait effectivement été victime d’abus. Elle a alors suggéré que c'était peut-être parce qu'elle avait confiance en elle-même. Miranda, un peu incertaine quant à l'idée qu'elle aurait pu avoir confiance en elle à ce moment-là de sa vie, nous a demandé de mettre l'enregistrement sur pause pendant un instant. Elle a réfléchi quelques instants avant de prononcer les mots suivants :
Je voudrais ajouter une chose qui, selon moi, a échappé à Emily. Si j'ai pu considérer ces anciens amis comme mauvais, c'est parce que je n'avais personne d'autre sur qui compter. J'ai donc réfléchi et j'ai décidé que c'étaient ces personnes qui avaient mal agi en ne me croyant pas, qu'elles étaient mauvaises et que je devais tout faire pour rester loin d'elles et de leurs mensonges. Je pense avoir appris qu'il n'y a qu'une seule personne qui puisse prendre soin de vous, et c'est moi ! J'ai décidé à ce moment-là que je devais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour me sortir de cette situation et construire une belle carrière afin d'avoir un avenir. Ce sont ces anciens amis qui étaient fous, pas moi. Tout ce qu'ils ont fait pour me blesser n'a fait que renforcer ma conviction et ma certitude que leur comportement n'était pas normal. C'est peut-être là que j'ai puisé ma confiance. Je continue de penser que c'est un peu ma faute. Cette partie de moi qui pense que c'est ma faute a-t-elle grandi ou diminué ? Elle a clairement diminué. aujourd'hui. Tu sais quoi ? Je pense que je suis d'accord avec La Miranda d’Emily maintenant. Je pense que lorsque j'ai tenu bon dans ce restaurant et décidé que mes amis devaient être fous, il devait y avoir quelque chose en moi qui voulait finalement aller vers la confiance en moi. Je suis d'accord avec toi maintenant.
À un autre moment de l'entretien de l'acte 2, la Miranda d’Emily a été invitée à revenir sur sa position actuelle et sur la manière dont elle a changé sa relation avec la peur et l'anxiété dans sa vie. La Miranda d’Emily a dépeint une version d'elle-même qui a su trouver un meilleur équilibre entre le besoin de rester en sécurité et sa capacité à profiter de la compagnie de ses amis lors d'événements publics. En réponse à la description faite par La Miranda d’Emily de cet équilibre naissant entre sécurité et joie de vivre, Miranda a fait ce commentaire :
J'ai trouvé très intéressant d'entendre Miranda, incarnée par Emily, parler de la possibilité de faire quelque chose d'aussi simple que d'aller à une fête ou à un match avec des amis. Je pense que j'ai vraiment commencé à le faire davantage mais je ne m'en étais pas vraiment rendu compte jusqu'à présent. Je savais que je faisais ces choses mais ce que je ne savais pas jusqu'à présent, c’est à quel point c'est important pour moi. Jusqu'à très récemment, j'étais hyper vigilante, toujours attentive à mon environnement. Je savais repérer les personnes qui pouvaient représenter une menace pour moi ou qui semblaient dangereuses. Je savais où se trouvaient ces personnes. Je ressentais toujours beaucoup d'anxiété lorsque j'étais en public. Être constamment sur mes gardes et analyser chaque situation me prenait beaucoup de temps et d'énergie. Mais en regardant la version d'Emily de moi-même, je peux honnêtement dire que je ne repère plus les personnes dans la foule comme je le faisais auparavant. Waouh ! Je ne fonctionne tout simplement plus comme ça. Je ne passe plus mon temps à analyser la situation pour m'assurer que tout va bien. C'est donc que je dois me dire que tout va bien ! Donc, je suppose qu'Emily avait raison. Je suis vraiment en train d'apprendre à me faire confiance. Et cela me surprend complètement ! Quel genre de surprise ? Une bonne surprise, bien sûr. C'est très important pour moi.
Au fur et à mesure que l'entretien de l'acte 2 avançait, Miranda, le personnage incarné par Emily, s'est identifiée à un thème qui semblait traverser toute son histoire, qu'elle a qualifié d'« esprit combatif ». Ce thème était important, car Miranda avait commencé le kickboxing lorsqu'elle était jeune afin d'assurer sa sécurité et de se protéger. Jusqu'à ce moment de sa vie, avant l'acte 2, Miranda n'avait considéré cela que comme une réponse aux abus qu'elle avait subis, comme si c'était simplement quelque chose que l'on fait lorsqu'on a été victime de violences comme elle l'avait été. La Miranda d'Emily a donné une version légèrement différente de son esprit combatif, qui était motivé par le sentiment d'être digne d'être protégée. Pour la Miranda d'Emily, c'était un esprit combatif qui défendait son droit à être traitée avec respect et gentillesse. En réponse à cet esprit combatif particulier présenté par la Miranda d'Emily, Miranda a partagé ce qui suit :
Avant aujourd'hui, j'aurais dit qu'Emily s'était trompée sur ce point. Je me suis toujours considérée comme une personne physique. Et maintenant, je me rends compte que cet esprit combatif en moi était déjà présent avant que ça [les abus] ne m'arrive. Quand j'étais enfant, je faisais toujours de la lutte. C'était amusant. Après avoir été agressée, c'est devenu plus intense. J'avais besoin de savoir que je pouvais leur faire mal. Je suppose que j'ai toujours su que j'avais la capacité physique de me protéger. C'est quelque chose que j'ai toujours eu mais je commence à le voir un peu différemment maintenant. J'ai toujours eu un esprit combatif ! Je pense que c'est en partie pour cela que je prends soin de moi aujourd'hui. J'ai la conviction que je peux prendre soin de moi [dit avec une conviction tranquille].
Quand j'ai tenu bon dans ce restaurant et que je lui ai dit, ainsi qu'à moi-même, que je ne céderais pas, je ne suis pas sûre d'être prête à dire que je l'ai fait pour moi-même, comme l'a fait la Miranda d’Emily. Si je devais le dire avec mes propres mots, je dirais : « Je refuse de perdre à nouveau ». J'ai perdu à ce moment-là, quand cette histoire entre cet homme et moi s'est produite, et je suis déterminée à ne plus jamais perdre. Je dois gagner. Je le faisais parce que je devais gagner. Je comprends le point de vue d'Emily. Elle pensait que je le faisais pour moi-même. Et je suppose que, d'une certaine manière, je le faisais pour moi-même. C'est quelque chose qui est un peu délicat pour moi, car Emily et moi avons discuté de la culpabilité et de la honte que je ressentais, de la haine que j'avais pour moi-même. C'est donc vraiment difficile de me voir le faire pour mon propre bien-être et pour moi-même. C'est un peu plus difficile. Est-ce que je peux considérer cela comme le résultat de mes efforts plutôt que comme un objectif ? Oui ! J'aime ça. Une partie de moi veut que je m'aime et je vois à quel point cette partie de moi a vraiment grandi aujourd'hui. Je pense que la partie de moi qui veut que je continue à me détester est un peu frustrée parce que nous mettons tout en pagaille. Mais ça ne me dérange pas ! En fait, je n'ai aucun problème à dire que je l'ai fait pour moi-même depuis le début. Parce que c'était pour moi-même !
Un autre point clé de l'interview de l'acte 2 était la présentation par la Miranda d’Emily de sa récente initiation au rugby à l'université comme un autre moyen de perpétuer son héritage de combativité. En plus d'être un sport très physique et agressif, la Miranda d’Emily (grâce aux questions de l'intervieweur) a également souligné que le rugby est un sport d'équipe. De ce fait, la Miranda d’Emily a commencé à spéculer sur la possibilité qu'en pratiquant un sport d'équipe (plutôt que les sports individuels qu'elle pratiquait auparavant, comme le kickboxing), elle ait trouvé un moyen d'utiliser son esprit combatif pour se battre aux côtés d'autres personnes plutôt que seule. La Miranda d’Emily s'est alors posée une question assez originale : « était-il possible qu'en se tournant vers le rugby, elle ait trouvé une famille qui se battait également à ses côtés ? ». Miranda semblait être un peu dans un état second en écoutant la Miranda d’Emily parler du rugby de cette manière. Après avoir été gentiment invitée à sortir de sa rêverie et à revenir dans la pièce, elle a dit :
C'est vraiment intéressant. Je peux honnêtement dire que je n'avais jamais envisagé les choses sous cet angle. Je pense que je suis en train de sortir de mon isolement mais je n'y avais jamais réfléchi comme l'a fait la Miranda d’Emily. J'ai toujours eu l'impression que les autres savaient qu'il y avait quelque chose qui clochait chez moi, qu'ils me trouvaient sale. Je pense que je m'éloigne un peu de ce sentiment. Mais considérer le rugby comme un moyen de trouver une famille avec laquelle et aux côtés de laquelle se battre... Je n'y avais jamais pensé auparavant. Et même si je ne pense pas que j'aurais jamais eu cette idée si vous me l'aviez demandé, plus j'y pense, plus je me dis qu'Emily a raison ! D'habitude, quand les gens disent quelque chose auquel je n'ai jamais pensé, je pense presque toujours qu'ils ont tort. Et au début, quand j'ai entendu Emily le dire, je me suis dit : « Quoi ? Tu te trompes ! ». Mais non, je ne pense pas qu'elle ait tort ! Ce truc du rugby est beaucoup plus important que je ne le pensais. On a besoin de le faire une fois par semaine !
La conversation autour de la signification potentielle de la pratique du rugby s'est poursuivie. Miranda, incarnée par Emily (une fois de plus guidée par l’intervieweur), s'est demandée s'il était possible qu'en se tournant vers le rugby, elle ne cherchait pas seulement à se battre aux côtés des autres mais qu'elle trouvait peut-être un moyen d'être plus gentille avec elle-même. Cette réflexion a semblé surprendre tout le monde. Une fois de plus, Miranda était fascinée, attendant que la version d'Emily d'elle-même réponde à cette spéculation. Après que la Miranda d’Emily eut conclu qu'elle pensait que c'était une possibilité réelle, Miranda a ajouté :
Cela me surprend beaucoup. On pourrait penser que le rugby et le fait d'être gentil avec soi-même sont deux choses complètement différentes. Au début, je me disais : « Je ne suis vraiment pas sûre ». Mais au fur et à mesure qu'elle continuait, je me suis dit : « Mais j'aime vraiment la direction que ça prend ». Et cela m'a beaucoup surprise. Il y a une petite partie de moi qui veut être bonne envers moi-même. Avant aujourd'hui, j'aurais dit que cela faisait peut-être à peu près cette taille-là [écartant ses doigts de quelques centimètres]. Mais depuis que je suis assise ici et que j'entends certaines des choses exprimées par la Miranda d’Emily, je ne peux m'empêcher de penser que cette partie de moi-même est plus importante que je ne l'avais jamais imaginé. Je ne m'étais jamais vue sous cet angle. Et j'aime beaucoup ça. Il y a une partie de moi qui dit « non », mais il y en a une autre, plus importante, qui dit « oui » ! Je suis très surprise.
À la fin de l'interview de l'acte 2, Miranda a déclaré :
Si je devais écrire un livre sur ma vie, je l'intitulerais Mon esprit combatif. Il raconterait l'histoire de mon esprit combatif et comment il m'a permis d'en arriver là où j'en suis aujourd'hui, à savoir capable de m'aimer à nouveau. Je pense que je terminerais le livre par ces mots : « Tu es en sécurité petite voix, sois libre ! ».

