Miranda, le voyage d’un esprit combatif vers la compassion envers soi-même, partie 2

Une pièce de théâtre à Vancouver


Miranda Brown, Emily Corturillo, Tom Stone Carlson, David Epston et Chelsea Pace, Extrait du Journal of Narrative Therapy, 2017, pp. 39-53 www.journalnft.com

Traduction Sophie Bouhier


Introduction Sophie Bouhier

Comment faire vaciller la honte, la culpabilité qui s’est accrochée aux personnes victimes de violences physiques et psychologiques ?

Voici le deuxième épisode de cet article consacré à un cas pratique de Témoin Intérieur (IWP).

Le premier épisode publié le 22 septembre, le témoin intérieur Acte I et II, est disponible sur le blog de la Fabrique Narrative. Dans cet épisode, Miranda, une jeune fille de 19 ans, abusée à l’âge de 13 ans par le père d’une amie, a accepté de participer à la pratique de l’IWP avec sa thérapeute Emily Corturillo et Tom Carlson, persuadée que si elle ne le faisait pas, elle était à deux doigts de vivre une vie des plus misérables.

« La conviction que je méritais ce qui m’avait été infligé à l’âge de treize ans sabotait tous mes efforts pour trouver la paix dans ma vie »

Au cours l’acte II de l’IWP, Miranda a assisté à la représentation dramatique du portrait d’elle-même, incarnée par sa thérapeute Emily, témoin intime de sa vie, qui éprouve un profond respect pour elle. C’est un portrait orienté du côté de l’espoir que la Miranda d’Emily a dépeint dans l’acte I et qui montre combien Miranda a toujours agi pour préserver ce qui était précieux pour elle. En position d’audience dans l’acte II, en tant que témoin extérieur de sa propre vie, Miranda avait pu réagir à ce portrait.


À la fin de l'interview de l'acte 2, Miranda avait déclaré :

Si je devais écrire un livre sur ma vie, je l'intitulerais Mon esprit combatif. Il raconterait l'histoire de mon esprit combatif et comment il m'a permis d'en arriver là où j'en suis aujourd'hui, à savoir capable de m'aimer à nouveau. Je pense que je terminerais le livre par ces mots : « Tu es en sécurité petite voix, sois libre ! ».

Entretiens de suivi : Miranda, Emily, David et Tom

Ce qui suit est le résumé de plusieurs conversations de suivi menées avec Miranda au cours de l'année écoulée. Ces conversations ont eu lieu trois mois (juin 2015), six mois (octobre 2015) et un an (avril 2016) après celle de l’acte 2. Chaque conversation a été enregistrée et retranscrite. Après la conversation de juin 2015, David a inséré dans le texte de la retranscription des questions supplémentaires afin d'aider Miranda à développer sa réflexion et la théorisation de son expérience IWP. Miranda a ensuite répondu à David de la même manière. Ils ont mené deux séries de questions / réponses de cette façon.

Pour la deuxième entrevue de suivi, en octobre 2015, Miranda, Emily et Tom se sont réunis pour lire l'intégralité des transcriptions depuis l'interview de juin 2015 (y compris les commentaires de David et de Miranda) dans le but de pousser la réflexion plus loin et de l’ouvrir à toute nouvelle idée, expression ou description de l'expérience de Miranda qui aurait émergée. Enfin, en avril 2016, Miranda, David et Tom se sont réunis une semaine après qu'elle ait assisté à la représentation d'une pièce inspirée de son expérience de l'Acte 2, pièce jouée lors d'une conférence sur la thérapie narrative à Vancouver, au Canada.

Voici donc le résumé de ces entretiens dans les propres mots de Miranda ; ses propos sont en italique et sont accompagnés des questions de Tom ou de David :

J'ai beaucoup réfléchi à mon expérience du Témoin Intérieur. Je suis quelqu'un qui réfléchit beaucoup ! Je voudrais parler un peu de « la magie » car je ne sais pas comment décrire cela autrement.

Miranda, tes commentaires sur « la magie » de cette pratique nous intriguent. Pourquoi dis-tu que tu « ne sais pas comment décrire cela autrement » ? Avant d'arriver à la conclusion que c'était de « la magie », as-tu essayé d'autres façons de décrire ce qui s'était passé ?

J'aime utiliser le mot « magie » pour décrire mon expérience car le processus m'échappait mais pas le résultat final. Je ne voyais pas le travail accompli. Je n'ai réalisé ce qui se passait qu'un mois ou deux plus tard, lorsque j'ai continué le travail avec Emily. Quand je cherche d'autres mots pour décrire cette expérience, je pense à un éveil spirituel ou à un changement dans ma vision des choses.

Trois mois se sont écoulés depuis. Est-ce que certaines de ces expressions résonnent encore en toi ?

Cette partie sur l'éveil spirituel... Je ne me suis jamais vraiment considérée comme quelqu'un de très investi dans la spiritualité. Mais tout au long de ce processus, je me suis sentie plus spirituelle. J'éprouve une sorte de compassion différente. Je n'ai jamais vraiment été très indulgente envers moi-même. Ce qui a changé chez moi, c'est que j'ai découvert une autre facette de ma personnalité. Je suis désormais plus douce, plus calme et capable de réfléchir différemment qu'avant. Je me sens tellement différente maintenant. L'année dernière, je ressentais et pensais d’une façon. Cette année, je me sens différente. Tu sais, quand quelque chose arrive, je réagis différemment maintenant. Je suis nettement plus calme qu’avant. Voici un exemple : la semaine dernière, j'étais bouleversée quand je suis venue voir Emily parce qu'un garçon m'avait traitée de salope parce que je lui avais demandé de se taire, et je trouvais cela injuste. L'année dernière, j'aurais pensé que c'est parce que je suis une mauvaise personne et que je mérite qu'on me traite de salope. Maintenant, je trouve que son insulte est injuste. C'est un changement positif. Ça me soulage beaucoup. Bien sûr, j'étais bouleversée qu'il m'ait traitée ainsi mais je suis convaincue que c'est parce que je suis une femme, ce qui m’a aidée à mieux gérer la situation.

Comment penses-tu avoir pu arriver à réagir de manière si différente ?

Je pense que c'est mon nouveau niveau de compassion. Je pense que cela a commencé quand j'avais 13 ans mais je pense que cela s'est développé au fil des mois jusqu'à la Miranda d'aujourd'hui. Je sens maintenant que j'ai de l'estime pour moi-même, alors qu'avant, je n'en avais aucune.

Ta nouvelle compassion pour Miranda de 13 ans, a-t-elle rattrapé Miranda de 20 ans ?

C'est incroyable pour moi de penser que j'ai parcouru sept ans en seulement quelques mois ! Extraordinaire ! C'est complètement différent ! Avant, je n'avais aucune estime de moi et maintenant j'en ai davantage, et je suppose que cela va continuer. Ça fait du bien de se dire qu’on compte en tant que personne plutôt que de se dire qu’on n’a aucune importance et que tout le monde serait d'accord pour le dire. J'ai toujours ressenti une anxiété, une frustration et un malaise importants car c'est ainsi que je me percevais intérieurement.

Maintenant, je compte comme une véritable personne ! J'ai ma place ici ! En fait, je pense que j'ai une chance d'aller 100 % mieux ! Je ne sais pas si c'est réaliste mais je gagne tellement et je guéris tellement qu'à un moment donné, tout ce qui m'est arrivé ne sera plus qu'un souvenir du passé plutôt qu'une souffrance. Cette guérison n'est pas encore terminée. Je ne ressens plus de haine envers moi-même de 13 ans. Je crois que beaucoup d'autres choses vont encore se produire. Il s’en passe tellement, et si rapidement. C'est rapide ! C'est émouvant ! Après tout, je n'ai pas eu besoin d'être hospitalisée pour obtenir ces résultats exceptionnels. D'une certaine manière, je n’ai pas l’impression d’avoir fait beaucoup. Je suis juste allée en cours. J'ai fait mes devoirs. Et puis boum, tous ces changements qui se produisent ! C'est pourquoi je parle de magie car à mon avis, ce processus du Témoin Intérieur fonctionne après coup.

Laissez-moi vous expliquer ce qui m'est arrivé à l'aide d'une histoire. Au cours de l'acte 2, une graine a été plantée dans un champ qui était stérile et en grande partie mort. Par la suite, quelque chose a permis à cette plante de pousser. La plante a continué à pousser et un jour, dans un champ qui n'avait rien, quelque chose est apparu. J'ai réalisé que ce changement avait eu lieu lors d'une rencontre avec Emily un mois plus tard environ. La plante a poussé et m'a permis de croire que d'autres choses pouvaient pousser ici. Le champ qui était autrefois stérile et mourant est vivant et porte des fruits. Je n'ai rien senti physiquement, mais cela m'est apparu comme par magie. Cela semble si étrange et pourtant si vrai !

Si je devais résumer ce qui m'est arrivé à la suite de l'acte 2, voici ce que je dirais. Pendant très longtemps, j'ai eu le sentiment profond que je devais être traitée différemment de la façon dont je traitais les autres. En fait, je me disais que je ne pouvais pas être traitée comme tout le monde et que je devais me détester autant que les autres me détestaient. Les autres pouvaient être aimés et on pouvait éprouver de la compassion.pour elles. Quand quelque chose de mauvais leur arrivait, ce n'était pas de leur faute. Mais ça n'était pas vrai pour moi. J’étais une épave, une personne horrible qui méritait d'être traitée injustement.

Quand je repense à ce qui m'est arrivé, j'ai toujours eu l'impression d'avoir fait quelque chose pour mériter cette souffrance, ces abus, la perte de tous mes amis et cette vie misérable. Même si on m'a répété maintes et maintes fois que ce n'était pas ma faute, cela ne changeait rien. Toute ma haine envers moi-même provenait des abus sexuels et de la conviction que c'était ma faute. Ma participation à la pratique du Témoin Intérieur m'a permis de m'en libérer. Je peux désormais me considérer avec la même compassion que j'aurais pour une autre personne qui aurait vécu ce que j'ai vécu. Aujourd'hui, je suis vraiment triste d'avoir ressenti cela pendant si longtemps. Cela rend ma vie beaucoup plus douce !

Maintenant que j'ai déclaré mon innocence, c'est comme si je pouvais regarder mon passé sans ressentir toute cette douleur. Je n'ai plus à vivre avec cette culpabilité. Je deviens une nouvelle personne et je ne pense plus aussi souvent qu'avant aux abus que j'ai subis. J'ai réalisé que les souvenirs de ces abus ne sont plus aussi présents et qu'ils n'ont plus d'emprise sur ma vie. Peut-être qu'un jour, ces souvenirs ne seront pas oubliés mais qu'ils ne seront plus aussi douloureux. Je ne pense pas que j'aurais pu me libérer du sentiment de culpabilité qui m'a habité pendant sept ans sans ce processus.

Miranda, comment expliquerais-tu comment tout cela est arrivé ?

OK, Emily a fait comme si elle était moi et quand on a regardé tous ensemble l’interview, Tom a mis l'enregistrement en pause et a posé des questions. Quand j'ai regardé la Miranda d'Emily dans l'acte 1, j'ai essayé de faire comme elle et d'être gentille et compatissante envers moi-même. C'était bizarre pour moi, mais en même temps, ça me semblait juste. Au début, je pensais que ma compassion serait uniquement réservée à Miranda de 13 ans. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle se propage autant à la Miranda d'aujourd'hui. Je suis surprise que cela se soit produit si rapidement. L'auto-compassion est désormais ma nouvelle norme !

Avant, je luttais contre mes sentiments de compassion envers moi-même. Maintenant, je me bats parce que « je compte ». Ça peut paraître un peu bizarre de m'entendre dire ça mais c'est ce que je ressens ! Avant, je pensais que ma vie allait continuer à être nulle mais maintenant je sais qu'elle ne peut que s'améliorer. Je ne vis plus dans le même monde. Je vis dans un monde nouveau ! Tout ce que je veux, c'est crier que je suis libre. C'est ce que je ressens. Je me sens libérée de tant de choses. Je veux juste le crier ! Ça ne peut plus me faire de mal. Je veux que le monde entier le sache ! C'est comme si j'étais sortie des ténèbres et que je voyais enfin la lumière.

La pièce de théâtre

Tom : Compte tenu de la transformation spectaculaire que Miranda (et nous tous d'ailleurs) avait vécue suite à sa participation au processus de Témoin Intérieur et de notre difficulté persistante à expliquer cette pratique à nos amis et collègues de façon compréhensible, nous avons finalement réalisé qu'il valait mieux plutôt le leur montrer, à travers la représentation d'une pièce de théâtre basée sur la vie et l'expérience de Miranda. Après tout, présenter notre travail de cette manière serait conforme à l'esprit performatif de cette pratique. En raison de l'insistance de Miranda à vouloir faire connaître son expérience aux autres, nous avons exploré la possibilité de transformer son expérience IWP en pièce de théâtre ou en documentaire et nous avons contacté Chelsea Pace, professeure de théâtre à la NDSU, pour voir si elle serait intéressée par un tel projet.

Nos espoirs de la voir rejoindre notre équipe pour développer la pratique IWP ont été renforcés après une rencontre fortuite avec un collègue. Malgré tous nos efforts, David et moi étions de plus en plus désespérés de ne pas trouver les mots pour communiquer de manière adéquate sur le potentiel transformateur de cette pratique vis à vis de nos collègues thérapeutes narratifs. Cela dit, il s'agissait d'un processus qui s'inspirait de travaux dépassant largement tout ce que la plupart des thérapeutes avaient lu ou envisagé auparavant. Au cours d'une conférence sur l'équité des genres que je donnais face à un groupe d’enseignants d'une autre université, j'ai appris que l'un d’eux était professeur de théâtre spécialisé dans les arts du spectacle. Je me suis présenté à lui et je lui ai demandé si je pouvais lui parler quelques minutes d'un sujet qui n'avait aucun rapport. Je dois avouer que je m'attendais à ce que sa réaction face à ma tentative d'explication de l’IWP soit la même que celle de tant d'autres avant lui mais cette fois-ci, l’expérience a été toute autre. Après m'avoir écouté moins de 30 secondes, il a eu les larmes aux yeux.

Il a poliment interrompu mon explication maladroite et a dit : « Quelle belle pratique ! Je pleure parce que j’imagine ce que vous offrez aux gens. Vous leur offrez l'opportunité rare d'être un observateur extérieur, un témoin de la beauté de leur propre vie ». Je n'oublierai jamais sa réponse. C'était la première fois que quelqu'un comprenait immédiatement la beauté dont j'avais été témoin à travers mon expérience de cette pratique. Même si Gus, c’était son prénom, ne connaissait rien à la thérapie, il a immédiatement ressenti la puissance du processus grâce à sa connaissance intime du pouvoir de la performance. Lorsque j'ai pris le téléphone pour appeler Chelsea et lui parler de notre projet, j'espérais qu'elle ressentirait la même chose.

Chelsea : En septembre 2015, Tom m'a envoyé un courriel pour me demander si cela m’intéresserait de discuter de la création d’un spectacle basé sur une pratique de thérapie narrative qu'il développait en collaboration avec David. Le projet m'a immédiatement intriguée et je me suis lancée dans un long processus d'apprentissage des pratiques de Témoin Intérieur à travers les yeux et les mots de Miranda. Tom m'avait fourni les transcriptions de toutes leurs entrevues. Les mots étaient très importants et j'ai convenu avec Tom que l'approche la plus honnête et la plus utile pour mettre en scène l'expérience de Miranda serait le théâtre verbatim. Le théâtre verbatim, une approche qui s'apparente à la narration documentaire, exige que les mots exacts du sujet soient conservés afin de raconter l'histoire de la manière la plus authentique possible. Il y a un engagement éthique de la part du narrateur à honorer les mots et les expériences des gens dans leur vie quotidienne. L'histoire de Miranda était inspirante et ses mots étaient sans aucun doute poétiques et théâtraux, ce qui a permis une transition en douceur de la transcription au script, puis à la représentation.

En étudiant les transcriptions et en tenant compte des contraintes liées au fait de jouer devant un public de thérapeutes, j'ai laissé le matériel source façonner mon approche. J'ai été inspirée par les conversations qui semblaient avoir lieu entre la Miranda d'Emily et la Miranda de Miranda dans l'acte 2. Le léger écart entre les deux Miranda a permis ce que les praticiens du théâtre appelleraient « l'espace de jeu », ou dans ce cas, l'espace nécessaire pour révéler le portrait. Traditionnellement utilisé pour décrire le travail avec des masques de théâtre, l'espace de jeu est l'espace physique entre le visage d'un artiste et le masque, généralement créé par un rembourrage. Cet espace offre un confort physique à l'artiste ainsi qu'une liberté artistique lui permettant de devenir autre chose que lui-même. Dans les transcriptions, j'ai vu cet espace entre la performance des deux Miranda (la Miranda de Miranda et le masque de la Miranda d'Emily) et la possibilité de résolution qu'offrait cet espace.

La pièce était entièrement composée des paroles des Miranda respectives d'Emily et de Miranda. Tout comme Miranda avait auparavant observé la Miranda d'Emily à travers la distance créée par l'enregistrement et un écran, le public a assisté à une forme similaire de reflet dans la performance, entre le texte pré-enregistré de la Miranda d'Emily et les propos de la Miranda de Miranda. La pièce a été jouée dans le cadre d'un atelier pré-conférence d'une journée, présenté par Miranda et Marsha Brown, Tom Stone Carlson, David Epston, Emily Corturillo et Ana Huerta Lopez lors de la conférence Therapeutic Conversations 13 qui s'est tenue en avril 2016 à Vancouver, au Canada.

Souvenir de Vancouver (Miranda Brown)

Miranda : Vous vous demandez probablement pourquoi il était si important pour moi que ma mère me rejoigne à Vancouver pour assister à la pièce à mes côtés. Je sais que cela peut paraître étrange mais ma mère désirait être mère et aimer son enfant de tout son cœur. En fait, je sais maintenant à quel point elle voulait être ma mère. Même si je me sens aujourd'hui totalement libérée de toute culpabilité ou reproche et que j'ai déclaré mon innocence, ma mère continuait à porter en elle la culpabilité de ne pas m'avoir protégée contre les abus. Elle a joué un rôle si précieux dans ma guérison que je voulais qu'elle vive une expérience similaire d'innocence. En fait, rien n'était plus important pour moi.

Pendant longtemps, ma mère et moi avons été incapables de parler de ce qui m'était arrivé. D'une certaine manière, j'avais perdu une partie de ma mère et ma mère avait perdu une partie de moi. J'espérais que Vancouver serait un bon moyen de briser la glace entre nous. Une autre raison pour laquelle je voulais qu'elle soit à mes côtés était que, malgré tous mes efforts pour lui expliquer ce qui m'arrivait, je n'y parvenais pas et elle ne comprenait pas. Comment expliquer à quelqu'un quelque chose d'aussi dramatique que ce qui m'était arrivé ? On ne peut le faire juste sur Google. J'ai essayé.

Après la pièce, Tom nous a accompagnées, ma mère et moi, lors d'une promenade le long de la digue du parc Stanley. Impossible d’imaginer un cadre plus magnifique pour ce qui allait être le dernier acte de la journée. Tom était le seul public. Nous avons marché tranquillement au coucher du soleil, en essayant de profiter au maximum du moment. Regarder la pièce ensemble, côte à côte, en tant que mère et fille, a été une expérience formidable. En fait, ma mère m'a dit que l'impact sur elle avait été « 99 fois » supérieur à ce qu'elle avait prévu.

Cette pièce m'a profondément marquée. J'étais tellement absorbée par le spectacle que je ne percevais plus la présence des autres. Il n'y avait plus que moi et la pièce. J'étais complètement captivée. Mais je ne cessais de m'embrouiller entre les répliques prononcées par ma Miranda et celles d'Emily. Je ne parvenais plus à faire la différence entre les deux versions. Je me disais : « Est-ce moi qui ai dit ça ou est-ce Emily ? ». La Miranda d'Emily était-elle devenue ma Miranda ? C'était surréaliste !

Je me souviens m'être vue dans la pièce et avoir éprouvé le sentiment étrange d'être émue par moi-même. Je devais me rappeler : « Miranda, c'est toi. Calme-toi. C'est normal d'être émue par toi-même ». J'ai lutté un peu contre ce sentiment mais c'était mon histoire. Pourtant, il y avait une séparation et c'était comme si je regardais l'histoire de quelqu'un d'autre. Cette fois-ci, j'ai laissé mes émotions s'exprimer librement car c'était l'histoire d'une autre personne, mais croyez-le ou non, elle devient peu à peu la mienne aussi.

Une réplique m'a particulièrement touchée : « J'étais à deux doigts [les doigts écartés de quelques centimètres seulement] de me détester pour toujours ». Cela m'a vraiment émue et j'ai ressenti cela dans tout mon corps. Parce que je me souviens de ce que c'était que de le ressentir. Réaliser tout le chemin que j'ai parcouru... Ce fut vraiment une expérience magique. Puis, à la fin de la pièce, j'ai réalisé que ma mère était assise à côté de moi et sanglotait. Cela m'a sortie de la pièce. Nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre et avons pleuré ensemble. Je n'ai aucune idée du temps qui s'est écoulé. Mais concernant la pièce, j'avais l'impression qu'elle n'en finissait pas, j'étais tellement... Même aujourd'hui, quand j'y repense, les mots me manquent. La pièce m'a montré tout le chemin que j'avais parcouru dans ma vie et je ressens aujourd'hui une grande sympathie pour tout ce que j'ai vécu. C'était tout simplement magnifique ! Je savais désormais que j'avais fait le voyage de ma vie ! Je ne pense pas qu'un film aurait pu être meilleur.

C'était au tout début du printemps et le soleil commençait déjà à se coucher sur le port niché au pied des montagnes. Je remarquai que ma mère avait ralenti le pas et je me mis à marcher à ses côtés. Je sentais qu'elle avait quelque chose d'important à me dire. Elle hésitait, ne sachant peut-être pas comment je réagirais à ce qu'elle allait me dire. C'était quelque chose dont nous n'avions jamais parlé auparavant. « Miranda, quand je regardais tes cicatrices, elles me rappelaient toutes tes souffrances et ta douleur. Après avoir vu la pièce, je les vois maintenant comme des symboles de tout ton courage et de ta force. C’est comme si tes cicatrices avaient été transformées sous mes yeux. Pour moi, ce sont les cicatrices d’une guerrière ! ». Les paroles de ma mère m’ont stoppée net. Et nous nous sommes embrassées, des larmes de joie dans les yeux.

En rencontrant Tom et David une semaine plus tard à Fargo, je leur ai dit : « J’ai ma propre perception de mes cicatrices et elles ne me dérangent pas vraiment. Ce sont mes cicatrices et elles sont sur mon corps. Mais c’est sûrement différent lorsque c’est votre enfant qui se fait du mal. Je n’ai pas d’enfants donc je ne peux pas le concevoir. Je pense que c’est quelque chose qui a vraiment dérangé mes parents. Qu’elle ait changé la façon de voir mes cicatrices montre le processus de guérison qui s’est opéré chez elle. Elle comprend maintenant vraiment le chemin parcouru. Au lieu de les voir comme un souvenir horrible, elle les voit comme des cicatrices de guerrière. C’est sans conteste la meilleure expérience de ma vie !

Avant de conclure, je dois te parler d’une vision que je viens d’avoir dans ma tête. Je suis à genoux, les bras tendus, invitant mon moi de 13 ans dans mes bras pour pouvoir la serrer dans mes bras. Nous nous acceptons simplement ; tu vois ? Nous sommes vraiment devenues une seule maintenant, au lieu de deux entités séparées en colère l’une contre l’autre pour leurs propres raisons. Je lui ai dit : « Tu es en sécurité, petite voix. Sois libre ! ».

Le mot de la fin par Marsha Brown

Le jour où j’ai perdu ma Miranda fut un jour très triste. Pendant très longtemps, jour après jour, je l’ai vue s’éloigner de moi. J’avais peur pour elle et je voulais l’aider. En tant que mère, ça me brisait le cœur de la voir souffrir sans même savoir pourquoi. Petite fille, Miranda avait toujours été une enfant souriante, extravertie et heureuse. On ne pouvait jamais l’arrêter ! Chaque jour, quand elle rentrait de l’école, j’avais droit à un récit circonstancié de sa journée. Elle n’avait peur de rien. J’adorais la regarder traverser la vie comme si rien ne pouvait l’atteindre. Et elle avait une telle étincelle dans les yeux ! Puis un jour, peu après son treizième anniversaire, ma petite Miranda a perdu cette étincelle. Et ma petite fille heureuse et sans peur, qu’on ne pouvait jamais arrêter, avait disparu.

Un jour où je ramenais mon fils au pensionnat après les vacances d’hiver, il m’a dit que Miranda avait quelque chose à me dire. Je lui ai demandé ce que c’était : « Maman, je ne peux pas te le dire. C’est à Miranda de te le dire ». Il m’a ensuite regardée et a ajouté : « Si elle ne te le dit pas dans la semaine à venir, appelle-moi et je te le dirai. Mais il y a quelque chose qu’elle doit te dire ». Mon cœur s’est serré. Vous pouvez imaginer ce qui m’est passé par la tête.

Le jour où Miranda m’a raconté ce qui lui était arrivé à l’âge de treize ans, c’était comme si quelqu’un avait pris un couteau et avait percé mon cœur à plusieurs reprises. J’ai cru que j’allais m’évanouir, vomir et pleurer d’un coup, sachant qu’elle avait souffert seule en silence pendant si longtemps. Comment ai-je pu laisser ce monstre s’approcher de ma belle enfant ? Je me suis blâmée de ne pas l’avoir protégée et d’avoir laissé ce monstre entrer dans nos vies.

La première année de Miranda à NDSU a été difficile. Alors qu’elle aurait dû sortir, profiter de ses nouveaux amis et explorer de nouvelles limites, elle avait du mal à se lever et à gérer la journée. Je priais pour que, d’une manière ou d’une autre, elle retrouve un jour cet esprit insouciant, cette « intrépidité inarrêtable » et cette étincelle merveilleuse. Elle avait souffert en silence si longtemps, incapable de raconter son histoire. Merci de l’avoir aidée à trouver sa voix et de lui avoir donné l’opportunité de raconter son histoire au monde à voix haute. Miranda est une personne merveilleuse, belle et incroyable. Elle a retrouvé son esprit combatif et ses yeux brillent à nouveau. Non seulement ma fille est incroyable mais je sais qu’elle va accomplir tellement de choses extraordinaires dans l’avenir.

Ma Miranda est de retour. Merci ! Merci !

[…] à suivre sur ce blog : Miranda est de retour (partie 3)

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