Ceci est une histoire de NArpentage… par Lucie Raybaut
Nous sommes heureux de partager avec vous cet article de notre collègue Lucie qui évoque une nouvelle pratique de lecture narrative et collective !
L'arpentage est une pratique d'éducation populaire qui consiste à lire un livre à plusieurs en se répartissant les différentes parties du livre avant une mise en commun. Le Narpentage est une version narrative de cette pratique, inventée par Lucie Raybaut.
Olivier
Si je devais décrire le NArpentage en quelques mots, je dirais que c’est faire communitas autour d’un livre.
Le mot communitas, emprunté à l’anthropologie et particulièrement présent dans les réflexions autour des rites de passage, résonne fortement avec les Pratiques Narratives (cf. Elizabeth Feld). Il évoque pour moi par extension ces moments où, au-delà des statuts, des rôles et des différences qui nous caractérisent, quelque chose d’une humanité partagée devient perceptible.
Faire communitas, c’est reconnaître, au cœur de la diversité de nos parcours, ce qui nous relie : nos histoires, nos expériences, nos valeurs, nos espoirs, nos questions.
C’est aussi considérer que les savoirs issus de l’expérience ont leur place dans la conversation. Ils ne viennent pas simplement illustrer ou compléter le savoir de l’auteur : ils entrent en dialogue avec lui, le questionnent, le déplacent parfois, et peuvent à leur tour devenir source de savoir pour les autres.
C’est précisément dans cet espace que j’ai imaginé le NArpentage.
Une histoire de transmission
Le NArpentage est né de plusieurs chemins qui se sont croisés : les Pratiques Narratives, la lecture, l’envie de faire circuler autrement les idées et les savoirs, et surtout, peut-être, le désir d’aller à la rencontre de l’altérité.
Et c’est assez amusant : l’idée a commencé à poindre en sortant de la masterclasse de Travis Heath.
Une masterclasse qui m’a donné envie de lire Réimaginer l’approche narrative, ouvrage dont il est co-auteur, mais surtout l’envie de prolonger et de partager ce qui venait de se vivre : les échanges, les résonances, les regards différents entre participants après décantation.
Le livre sous le bras et l’arpentage me faisant de l’œil depuis un moment, je me suis dit : et si nous pouvions continuer à faire vivre ces résonances autour d’un ouvrage ? Et si la lecture devenait à son tour un espace de rencontre, de dialogue et de circulation des idées ?
Avec le recul, je me dis que le NArpentage était peut-être déjà là, en germe, dans ces mots : réimaginer, réinventer sans trahir — pour reprendre le titre de la masterclasse précédente.
Réimaginer les pratiques sans les dénaturer. Réinventer des manières de transmettre sans perdre ce qui en fait l’essence. Faire circuler les idées autrement, sans trahir ce qui nous a été transmis.
Peut-être que le NArpentage est né aussi de cette envie-là.
Un livre comme point de départ, une envie de partager, de prolonger une rencontre et de faire dialoguer les idées avec les expériences de chacun : le NArpentage, c’est un peu ça !
Il s’inspire en effet de l’arpentage, une pratique de lecture collective issue de l’éducation populaire dont l’objectif est de désacraliser le savoir, le rendre accessible tout en favorisant le partage d'opinion, et qui consiste à se répartir un ouvrage pour en partager ensuite les différents morceaux.
Mais le NArpentage cherche autre chose, pas seulement à lire un livre autrement.
Le livre devient un prétexte à la rencontre à bonne distance. Parce que j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de douceur et de pudeur à se rencontrer au travers d’un bouquin.
Un prétexte pour entrer dans une pensée, bien sûr, mais aussi pour entrer en conversation avec les autres et avec soi-même.
Chacun lit un extrait d'un même ouvrage. Chacun revient avec ce qu’il a retenu, ce qui l’a surpris, touché, dérangé ou questionné. Les fragments du livre se recomposent alors dans la conversation.
Et quelque chose d’autre apparaît : une lecture qui n’appartient plus seulement à chacun, mais qui devient collective.
Faire “Communitas” autour d’un livre
C’est peut-être là que le NArpentage rencontre le plus profondément les Pratiques Narratives.
Dans une approche narrative, les personnes ne sont pas réduites à une histoire unique. Leurs expériences sont multiples, leurs identités sont plurielles, et leurs récits peuvent être revisités à la lumière de nouvelles conversations.
Le NArpentage ouvre un espace similaire en faisant entrer les récits en résonance.
Nous arrivons avec notre propre histoire, nos références, nos expériences. Nous lisons un extrait d'un même ouvrage, mais nous ne rencontrons pas nécessairement le même livre.
Un même passage peut faire écho à une expérience professionnelle pour l’un, à une histoire personnelle pour l’autre, à une question qui le traverse depuis longtemps pour un troisième.
Le texte est commun. Les résonances sont singulières.
Et c’est de leur mise en dialogue que naît une compréhension nouvelle.
Une mise en abyme
Je l’ai particulièrement éprouvé lors d’un NArpentage consacré à Mosaïque d’identités et rites de passage d’Elizabeth Feld.
Notre rencontre nous a offert une magnifique mise en abyme.
D’abord parce que le titre du livre semblait prendre vie dans la mosaïque des visages réunis sur nos écrans.
Ensuite parce que nous traversions ensemble un ouvrage qui parle de traversées, de transformations et de passages… tout en vivant nous-mêmes une forme de traversée collective de ses récits.
Chacun était entré dans le livre par une porte différente.
Puis nous sommes revenus partager nos découvertes.
Peu à peu, les fragments se sont entrelacés. Les lectures individuelles sont devenues conversation. Les conversations ont fait émerger des résonances. Et ces résonances ont permis de construire une compréhension collective.
Le livre était là, bien sûr et devenait surtout l’un des protagonistes de la rencontre.
Le livre comme territoire d’exploration
C’est ce qui me plaît dans le NArpentage.
Faire d’un livre un territoire d’exploration partagée, chacun à son rythme. Réunir des personnes dont le point de commun de départ est l’envie d’explorer ce territoire-là précisément, mais qui sur d’autres terrains pourraient être aux antipodes.
Je l’ai notamment vécu en narpentant le livre « La vie secrète des arbres » où il est seulement question des arbres et de leur mode de fonctionnement, de communication. Là il n’est pas vraiment question d’écologie, ni de géographie relationnelle, et, pourtant de par la diversité des sensibilités des lecteurs, leur contexte, ces sujets ont naturellement émergé. Pas de grands débats, ni de grandes tournures, mais de l’écoute et quelques petits déplacements perceptibles qui continueront ou non à pousser chez chacun. Ici on fait du marcottage !!!
Faire du NArpentage sur des sujets qui rassemblent plutôt que sur des sujets qui divisent et laisser advenir. C’est ce qui me tient à cœur.
Là où les origines de l’arpentage sont notamment issues du milieu militant, le NArpentage, tout en demeurant fidèle à l’esprit des Pratiques Narratives, ouvre, accueille et dignifie les savoirs, les expériences et les voix de chacun.
C’est ainsi que je le ressens, ou en tout cas que j’ai envie de le faire vivre.
Mon côté Art of Hosting*, sans doute. Et ma conviction que le vivre-ensemble se construit aussi dans ces espaces où chacun peut trouver sa place, contribuer et être entendu.
Dans une société à la fois polarisante et polarisée, cela me semble plus que jamais nécessaire : trouver des espaces qui rassemblent au-delà de nos différences, sans chercher à influencer, à convaincre ou à faire adhérer.
Des espaces où l’on peut simplement venir avec son histoire, écouter celle des autres, faire dialoguer les points de vue et laisser advenir ce qui peut naître de la rencontre.
On y entre alors par différents chemins. On y circule avec son histoire. On y rencontre celle des autres. On s’y arrête sur un mot, une idée, une phrase, une question.
Et parfois, en revenant au livre après la conversation, on ne le lit peut-être plus tout à fait de la même manière.
Parce que les voix des autres se sont déposées quelque part dans notre lecture.
Mais le mouvement fonctionne aussi dans l’autre sens : le texte vient éclairer nos propres histoires, mettre des mots sur une expérience, ouvrir une question ou faire apparaître une possibilité que nous n’avions pas encore envisagée.
Le livre transforme la conversation, et la conversation transforme notre manière de lire le livre.
Une autre manière de faire circuler les savoirs
Le NArpentage est ainsi une expérience de transmission, mais une transmission qui ne va pas à sens unique.
Il ne s’agit pas d’un expert qui transmet un savoir à un groupe qui le reçoit. Il ne s’agit pas non plus d’être fidèle et exhaustif vis-à-vis des propos de l’auteur.
Il s’agit plutôt de mettre en circulation des savoirs : ceux de l’auteur, ceux des participants, ceux qui émergent de leurs expériences et ceux qui naissent de leur rencontre.
C’est peut-être aussi pour cela que le NArpentage me semble particulièrement intéressant.
Parce qu’il permet de faire circuler les idées narratives autrement.
De sortir parfois du cadre de la formation ou de la transmission descendante pour créer un espace où l’on peut lire, penser, questionner, raconter, relier et faire émerger ensemble.
Aujourd’hui, faire vivre le NArpentage
Aujourd’hui, j’ai à cœur de faire vivre le NArpentage en différents endroits, auprès de différents publics, de le faire voyager, de rencontrer d’autres groupes, d’autres contextes, d’autres lecteurs et lectrices.
Et dans cet élan, j’ai conçu « Chemins de récits, chemins de transformation », un parcours en 9 échappées, autour de neuf ouvrages.
Neuf occasions de lire, d’échanger, de mettre en résonance les textes avec nos expériences et, à ma manière, de faire circuler les idées narratives autrement : pour faire découvrir, entretenir ou raviver la flamme des Pratiques Narratives, mais aussi, et peut-être surtout, pour se relier le temps d’une soirée et laisser émerger doucement ce qui aura envie d’émerger.
Une bêta-testeuse — merci à elle ! — parlait d’une « ambiance au coin du feu ». J’aime beaucoup cette image. Elle dit quelque chose de l’atmosphère que j’aimerais faire naître dans ces échappées : un espace suffisamment accueillant pour que les idées circulent, que les histoires se rencontrent et que chacun puisse trouver sa place.
« Si loin, si proche ! », comme le titre du film de Wim Wenders : à distance, et pourtant ensemble.
Et, dans un autre écho, « Ensemble, c’est tout », pour reprendre le titre d’Anna Gavalda.
Ou peut-être simplement : ensemble ET singulier.
Une petite pastille tombée du ciel lors d’un Forum des conversations qui comptent, et qui me semble finalement très bien résumer ce que j’ai envie de faire vivre dans le NArpentage : être ensemble sans avoir à être semblables.
Un parcours qui peut se vivre dans son ensemble ou par échappée, au gré des envies et des chemins de chacun.
Car le NArpentage continue lui aussi de se construire en chemin.
Alors, si l’élan est là de rejoindre le groupe des Narpenturiers, quelle que soit votre intention, vous serez les bienvenus.
Il suffit parfois d’un livre pour commencer à cheminer ensemble.
Narpentement vôtre.
Le parcours prendra son envol le 21 octobre avec La magie de la bienveillance, en présence de son autrice, Dina Scherrer
Ressources
* Art of Hosting : https://artofhosting.org/what-is-aoh/
Pour tenter la Narpenture : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLScWHOQZclpXUE9MEYO9z0hJJPRBrc7OMezK0CBOPhIBS_27-Q/viewform?usp=header
Si vous voulez suivre l’actualité rejoignez le groupe des NArpenturiers dans LinkedIn : https://www.linkedin.com/groups/19212009/

