Qui est l’« outsider » dans les pratiques de Témoin Intérieur et de Témoin Extérieur ?
Vers une théorie du regard extérieur (outsight) en thérapie narrative
Article de Tom Stone Carlson, publication initiale : Journal of Narrative Family Therapy, 2020, IWP Special Release, pp. 5-15, traduction 2026 : Pierre Blanc-Sahnoun
Du Témoin Extérieur au Témoin Intérieur : vers une topologie du regard narratif
Introduction par Pierre Blanc-Sahnoun
Cela fait longtemps que je n’avais pas animé d’atelier, en particulier autour des Conversations en Miroir, sujet complexe s’il en est. Longtemps, au point que le plaisir de la transmission revient teinté d’un léger tremblement, celui qu’on ressent quand on remonte sur scène après avoir laissé passer quelques saisons.
Les Conversations en Miroir — appellation française issue de discussions quasi talmudiques dont je vous épargne les détours — désignent ce que David Epston et ses collègues ont développé sous le nom d’Insider Witnessing Practices. Une pratique remarquable, qui participe aujourd’hui à ce mouvement de renouvellement que certains appellent la thérapie narrative contemporaine. J’ai eu, l’an dernier, le plaisir d’en traduire et superviser la publication avec l’ouvrage Réinventer l’approche narrative (Interéditions), ce qui ne m’a pas vraiment aidé à garder une distance raisonnable avec le sujet.
Au moment de préparer cet atelier, j’étais encore porté par l’élan d’un groupe précédent, réuni autour de la Biographie augmentée. Un groupe exigeant, intelligent, généreux. De ceux qui te rappellent pourquoi tu fais ce métier. Autant dire que je partais avec le vent dans le dos… et une légère appréhension à l’idée de revenir à un format plus exposé. C’est en évoquant avec David mon intention de partager cette pratique en français, ainsi que ce mélange de plaisir et d’appréhension à “remonter en selle”, qu’il m’a adressé cet article récent de Tom Carlson*. À la lecture, une évidence : il fallait le traduire. Non pas seulement pour le plaisir du texte, mais parce qu’il apporte quelque chose de structurant.
Ce texte est précieux à plusieurs titres. D’abord, il constitue un appui théorique solide pour celles et ceux qui ont exploré la Biographie augmentée ou qui s’apprêtent à entrer dans les Conversations en Miroir. Ensuite, et peut-être surtout, il propose une tentative ambitieuse : penser ensemble les pratiques de Témoin Extérieur et de Témoin Intérieur à partir d’une même logique. Ce qui se joue ici dépasse la technique. Il s’agit, au fond, d’une question de position, de point de vue, presque de géométrie de l’expérience. Une topologie, pourrait-on dire, de la performance narrative. Comment se déplacer par rapport à sa propre histoire ? À quelle distance ? Depuis quel lieu symbolique peut-on commencer à se voir autrement ?
C’est cette tentative de mise en cohérence, ce geste de théorisation à la fois discret et profond, qui m’a donné envie de partager ce texte dans le cadre des Errances Narratives. Bonne lecture,
* Les Conversations en Miroir s’inscrivent dans le prolongement du travail de David Epston, mais aussi de Tom Carlson — dont certains se souviendront peut-être d’une master class parisienne plutôt… animée — et de Travis Heath, que La Fabrique avait eu la bonne idée d’inviter l’an dernier. Autant dire qu’on n’est pas exactement dans une variation marginale, mais dans un déplacement sérieux des lignes.
Article de Tom
Depuis que nous avons introduit les pratiques de Témoin intérieur il y a un peu plus de quatre ans, l’une des questions les plus fréquentes qui nous a été posée est la suivante : « Quelle est la différence entre les pratiques de Témoin Intérieur et les pratiques de Témoin Extérieur ? » Lorsqu’on développe une nouvelle pratique, il est facile de se laisser détourner par les subtilités de sa mise en œuvre, les « comment faire », pour ainsi dire. En conséquence, nos premières réponses à cette question récurrente se concentraient davantage sur les distinctions pratiques entre les deux.
Nous avons rapidement éprouvé une profonde insatisfaction à nous cantonner au registre des distinctions techniques et avons décidé d’entreprendre une étude approfondie des écrits de Michael White sur le Témoin extérieur, dans le but de discerner les finalités et les engagements communs aux deux pratiques. Bien que nous n’ayons pas été surpris de constater davantage de similitudes que de différences entre ces deux pratiques — que nous exposerons dans cet article — nous avons néanmoins mis au jour ce que nous considérons comme une véritable mine d’or théorique pour la thérapie narrative : un cadre théorique qui remonte jusqu’aux origines mêmes de la thérapie narrative et qui semblait attendre d’être révélé.
Sans surprise, on en trouve les fondements dans les écrits de Mikhaïl Bakhtine, que Michael White et David Epston avaient choisi comme l’une de leurs principales sources pour la réinvention de la thérapie narrative, projet qu’ils s’étaient engagés à poursuivre avant la mort prématurée de Michael White. Alors, pourriez-vous demander, quel est ce cadre théorique resté jusqu’ici inexploré ?
Bakhtine et l’extériorité (outsideness)
Dans nos propres articles consacrés aux pratiques de Témoin intérieur, nous avons fait état d’une découverte assez surprenante qui a transformé notre manière de penser la thérapie narrative. Gary Saul Morson, sans doute le traducteur le plus éminent de Bakhtine, a introduit le terme de « capacité d’initiative littéraire » (traduction proposée ici, en référence au concept bien connu en thérapie narrative de « personal agency », généralement traduit par « sentiment d’initiative personnelle »), pour désigner la liberté de l’auteur de considérer l’histoire depuis l’extérieur.
La notion d’extériorité repose, pour la connaissance ou la perception de soi, sur la conviction de Bakhtine selon laquelle, puisque nous pouvons ne pouvons voir que nous-mêmes et nos vies depuis l’intérieur, en regardant vers l’extérieur, nous avons besoin de cet « excédent essentiel de vision » que les autres, en particulier des personnes aimantes ou proches, peuvent apporter. « Seules les autres personnes peuvent voir notre corps comme un objet entier dans le monde ; nous ne pouvons jamais nous voir nous-mêmes entourés par l’espace dans lequel nous sommes situés. Seuls les autres peuvent entendre notre voix et voir nos expressions faciales ; nous nous connaissons de l’intérieur, mais pas de la manière dont les autres nous connaissent depuis “l’extérieur” » (Pollard, 2011, p. 11). Holquist, un autre spécialiste de Bakhtine, le formule ainsi : « Pour avoir sa propre vision, chacun doit utiliser les moyens par lesquels les autres voient. Dans le dialogisme, ce partage constitue véritablement la nature de notre destin à tous. Car pour nous voir nous-mêmes, nous devons nous approprier la vision des autres » (Holquist, p. 28). Holquist poursuit : « Ce ne sont que les catégories de l’autre qui me permettent de devenir un objet pour ma propre perception. Je me vois tel que j’imagine que les autres pourraient me voir. Pour me constituer en tant que soi, je dois le faire depuis l’extérieur. Autrement dit, je m’auteurise moi-même » (Holquist, p. 28).
En effet, Morson (1994), suivant Bakhtine, soutient que pour qu’une personne devienne l’auteur de sa propre histoire, l’extériorité est requise. Pour Morson, l’extériorité, ou le point de vue de l’auteur, est essentielle pour permettre à une personne de dépasser la perception d’elle-même comme simple personnage dans une histoire : « L’auteur fait le monde, un personnage y habite, l’auteur est situé à l’extérieur du monde… L’auteur seul peut signifier directement » (p. 94 ; emphase ajoutée). Et à partir de cette position auctoriale sur sa propre vie, « l’auteur existe dans un type de temps différent, un temps qui rend la totalité de la vie du personnage susceptible d’être contemplée comme elle ne pourrait jamais l’être dans le temps propre du personnage. Une fois qu’un tel ensemble existe, alors chaque moment de ma vie prend place d’avance… » (p. 94).
La distinction que Morson établit ici entre être l’auteur de sa propre histoire et être un personnage dans celle-ci apparaît particulièrement importante. Sans créer les conditions du regard extérieur (outsight), lorsque les personnes parlent de leur propre vie depuis l’intérieur de leurs histoires, elles sont susceptibles de se vivre comme des personnages plutôt que comme les auteurs de leurs histoires de vie. La question devient alors : comment fournir les moyens de permettre à une personne de se hisser à l’extérieur de ses histoires, afin de les voir depuis l’extérieur de sa vie ? Ou, comme le formule Emerson : « Comment puis-je sortir de ma vie — avec sa douleur, son indignité, ses occasions manquées, sa perspective étriquée — afin de la façonner en quelque chose avec quoi je puisse vivre, c’est-à-dire la façonner comme je pourrais façonner une création artistique ? » (Emerson, 1997, p. 217).
Mais d’abord, un bref retour historique
Dans notre premier article sur les pratiques de Témoin intérieur, nous avons mentionné que nous avions choisi ce nom en hommage aux pratiques de Témoin extérieur de Michael White. Nous étions loin d’imaginer à l’époque qu’il y aurait une grande ironie dans la dénomination de ces deux pratiques. Mais nous y reviendrons plus tard. Les sources de notre étude des similitudes entre ces deux pratiques de témoignage sont les écrits de Michael White sur le Témoin extérieur, ses synthèses des récits de clients concernant leur expérience de ces pratiques, ainsi qu’une étude des récits comparables de nos co-chercheurs, dont la contribution a été déterminante dans nos efforts pour théoriser et étendre le Témoin intérieur.
Les pratiques de Témoin intérieur et de Témoin extérieur s’inscrivent toutes deux dans une histoire commune et empruntent largement à la cérémonie définitionnelle de Myerhoff. Compte tenu de la place centrale qu’occupe cette cérémonie dans la pensée de Michael White à propos des pratiques de Témoin extérieur, ainsi que de son grand enthousiasme quant à son potentiel de transformation des pratiques, il est surprenant que si peu de travaux lui aient été consacrés depuis son introduction en thérapie narrative au milieu des années 1990. Michael White définissait la cérémonie définitionnelle comme un rituel de reconnaissance et de requalification des vies des personnes. Le terme de rituel est ici important, car il distingue cette pratique des formes traditionnelles de thérapie en engageant les personnes dans une re-narration de leur vie en présence de témoins.
Dans ses écrits au fil des années, Michael White a proposé plusieurs définitions et finalités des cérémonies définitionnelles. Nous souhaitons en partager ici trois qui présentent un intérêt particulier pour nous. Nous proposerons, après chaque citation, un bref commentaire afin de situer la manière dont nous les relions aux intérêts et aux engagements communs des pratiques de Témoin intérieur et de Témoin extérieur.
Les cérémonies définitionnelles s’attaquent aux problèmes d’invisibilité et de marginalité ; elles constituent des stratégies qui offrent des occasions d’être vu, selon ses propres termes, et de rassembler des témoins de sa valeur, de sa vitalité et de son existence (Myerhoff, 1986, p. 267).
Il est important de souligner ici que Michael White semble avancer que certaines histoires, en raison du degré auquel une identité a été rendue invisible et marginalisée — laissant peu de place à l’action dans le monde — nécessitent le recours à des cérémonies définitionnelles. Nous comprenons cela comme signifiant que, parfois, et sans doute le plus souvent, face à des histoires problématiques particulièrement envahissantes, il est nécessaire de trouver des manières de faire davantage dans notre travail que ce que permettent les conversations thérapeutiques ordinaires ; des manières de travailler qui mobilisent des « témoins de la valeur, de la vitalité et de l’existence » des personnes. Nous pensons, à l’instar de Michael White, que cela est particulièrement vrai lorsque l’on travaille avec des personnes ayant subi des abus et dont les histoires problématiques semblent exercer une emprise sur leur vie (White, 1995).
Les cérémonies définitionnelles sont particulièrement adaptées à cet objectif dans la mesure où elles fonctionnent comme des « rituels de requalification » (White, 1995) ; nous faisons ici référence à des rituels qui ont pour effet de requalifier et de repolitiser une vie face aux effets des discours individualisants qui dégradent continuellement les identités de celles et ceux qui ont souffert d’abus, et qui dépolitisent leur souffrance en la détachant des contextes et des conditions mêmes dans lesquels elle a été produite. Il en résulte un ensemble de symptômes dépourvu d’histoire ou de toile de fond permettant de rendre compte de ce à quoi les personnes ont été confrontées dans leur existence.
C’est face à de telles histoires rendues invisibles et marginalisées, lorsque les histoires problématiques se montrent particulièrement implacables dans la vie des personnes, que nous avons besoin de témoins pour raconter nos histoires en notre nom. Les pratiques de Témoin intérieur et de Témoin extérieur font appel à des formes de cérémonie et de rituel qui rassemblent des témoins engagés dans une re-narration des contre-histoires des vies des personnes.
Les cérémonies définitionnelles… « établissent des conditions qui concourent à engager les personnes comme participantes actives de leur propre histoire et dans le processus de se constituer elles-mêmes… Ces cérémonies offrent aux personnes une “scène d’apparition” et des “occasions d’auto-proclamation de l’existence” » (White, 1995, pp. 177-178).
Michael White manifestait un grand enthousiasme quant aux possibilités d’impliquer les personnes dans des cérémonies définitionnelles. Être témoin de sa propre vie, disait-il, « offre aux personnes quelque chose qui s’apparente à un saut quantique dans les possibilités de réécriture de leur vie, et d’action dans le monde ». I
Il poursuit : « De toutes les pratiques thérapeutiques que j’ai rencontrées au cours de ma carrière, celles associées à la cérémonie définitionnelle ont le potentiel d’être les plus puissantes. À maintes reprises, j’ai observé que les re-narrations par les témoins permettent d’atteindre ce qui dépasse largement ce que je suis en mesure d’accomplir dans mon rôle de thérapeute. » L’enthousiasme de Michael White mérite ici toute notre attention.
En raison de son intérêt et de son enthousiasme pour les possibilités offertes par les cérémonies définitionnelles, Michael White a entrepris une première évaluation des effets des pratiques de Témoin extérieur sur la vie des clients. Voici à nouveau ses propres termes : « Cela a été entrepris sur une base similaire à celle de l’étude de David Epston sur la valeur des documents thérapeutiques… À combien de séances de bonne thérapie équivaut une bonne discussion d’équipe réflexive ? Le résultat de cette évaluation était fascinant — une moyenne de 4,7 séances ! » (White, 1995, p. 195).
En plus de ces évaluations plus formelles de la pratique, Michael White a également mené des entretiens informels avec des personnes concernant leur expérience de participation aux pratiques de Témoin extérieur. À la suite de ces entretiens, il lui est apparu très clairement que l’aspect le plus bénéfique de ces pratiques résidait dans le fait, pour les personnes, d’occuper une position d’audience, écoutant une re-narration de leur vie effectuée par les membres de l’équipe (étape deux des pratiques de Témoin extérieur). En réalité, les personnes se montraient beaucoup moins enthousiastes quant à l’utilité des autres aspects de ces pratiques, en particulier lorsqu’elles participaient directement à la conversation avec les membres de l’équipe.
Voici quelques commentaires que Michael White a synthétisés à partir de ses entretiens avec des clients :
« J’ai trouvé plus utile de prendre du recul par rapport à ma vie et d’être dans une position d’audience face à l’équipe, plutôt que d’être plongé dans ma vie en discussion directe avec l’équipe » (White, 1995, p. 196).
« Lorsque vous entrez dans une discussion avec l’équipe, cela a pour effet de vous priver de la possibilité de vous tenir à l’extérieur de votre vie et de l’expérimenter depuis une perspective différente » (White, 1995, p. 196).
« Quand est venu mon tour d’écouter l’équipe, j’ai eu l’impression d’être ailleurs, pas avec le problème. J’ai pu voir que je n’avais pas à être avec le problème. Cela ne s’est pas produit lorsque je parlais avec l’équipe. Ce n’est pas que je n’ai pas apprécié parler avec eux, mais ce n’était pas la même chose que de les écouter » (White, 1995, p. 196).
« Il y a quelque chose de beaucoup plus puissant dans le fait d’écouter une conversation à propos de sa vie qui reconnaît et respecte qui vous êtes » (White, 1995, p. 196).
Dans chacune de ces citations, il apparaît clairement qu’il se produit quelque chose de particulièrement puissant lorsque les personnes occupent une position d’audience, écoutant depuis l’extérieur plutôt que depuis l’intérieur de leurs histoires. Dans l’étude de Michael White sur les pratiques de Témoin extérieur, les clients décrivaient cette expérience comme « prendre du recul par rapport à ma vie », « se tenir à l’extérieur de sa vie » ou encore « j’étais ailleurs, pas avec le problème ». Lorsque les personnes réintégraient la conversation avec l’équipe, cela avait pour effet de les replacer « à l’intérieur » de leurs histoires, et elles étaient alors « privées » du don du regard extérieur (outsight) qui leur était offert lorsqu’elles occupaient la position d’audience.
Michael White poursuit :
« La puissance des réponses des témoins extérieurs est bien plus grande lorsque la personne concernée ne participe pas directement à la conversation. Dans la position d’audience face à la conversation entre moi et les travailleuses du refuge, Luna a pu entendre ce qu’elle n’aurait pas pu entendre si elle avait été en dialogue avec Sally et Deane » (White, 2004, p. 49).
« Le processus de re-narration dans lequel Luna occupait strictement une position d’audience a eu un effet très fortement validant de ce à quoi Luna accordait de la valeur. Si Sally et Dianne s’étaient tournées vers Luna pour lui dire directement : “Écoute, il est vraiment important que tu chérisses cette valeur que tu accordes à la vie des enfants, et que tu la préserves”, cela aurait eu très peu, voire aucun effet sur elle. Cela aurait pu être facilement disqualifié et n’aurait pas permis à Luna de faire l’expérience de cette résonance avec le monde extérieur » (White, 2004, p. 50).
Il est évident que quelque chose d’important se jouait ici et a retenu l’attention de Michael White, qui avait le projet de mener « une réévaluation plus formelle de ce travail dans un avenir proche » (White, 1995, p. 195). Malheureusement, en raison de ses nombreux autres engagements et de sa mort prématurée, Michael White n’a pas pu, à notre connaissance, poursuivre plus avant l’élaboration théorique de cette position d’audience ou de cette perspective extérieure.
Le regard extérieur (outsight) dans les pratiques de Témoin intérieur
Comme nous l’avons mentionné précédemment, dès le début de notre étude des pratiques de Témoin intérieur, nos co-chercheurs ont souligné à de nombreuses reprises que cette pratique produisait un effet de mise à distance, leur permettant de voir leur vie comme depuis l’extérieur de leurs histoires, et que cela contribuait grandement à leur capacité à se voir et à se relier à eux-mêmes comme s’ils étaient une autre personne. Voici quelques extraits des propos recueillis auprès de nos co-chercheurs jusqu’à présent :
« Pendant l’Acte 2, j’ai ressenti une forme de détachement. J’avais l’impression de regarder l’histoire de quelqu’un d’autre. Je me sentais différemment par rapport à ma propre histoire parce que cela ne semblait pas être moi. Me voir de cette manière m’a permis d’éprouver de la compassion pour moi-même, même si ce n’était pas moi, mais mon histoire. Comment ne pas laisser cette compassion se transférer vers le moi réel ? » (Miranda, 19 ans)
« Depuis cette position extérieure, cela m’a placé dans une position inhabituelle de juge plutôt que de critique de ma vie. Cela m’a conduit dans un espace auquel je n’avais jamais pensé auparavant, qui reliait les choses entre elles d’une manière qui ne pouvait pas être facilement écartée. Cela possédait une qualité que mon critique intérieur ne pouvait tout simplement pas réfuter » (Lynn, 55 ans)
« C’est étrange de l’entendre comme un outsider qui regarde. C’est comme lire une histoire. On pense à toutes les aventures que la personne a traversées, et on relie les souvenirs à tout cela. C’est assez fou de l’entendre sous cette forme. Des gens m’ont dit que j’étais “l’une des personnes les plus fortes qu’ils connaissent”, et je ne comprends pas. J’ai juste survécu. J’ai suivi le mouvement. Mais quand on l’entend comme ça, comme si on était le héros de l’histoire, traversant toutes ces aventures… c’est là qu’on se dit : “waouh”. C’est fou d’y penser. Parce que c’est en fait moi » (MC, 22 ans)
Repositionner l’« outsider » dans les pratiques de Témoin intérieur et de Témoin extérieur
En ce qui concerne la dénomination des pratiques de Témoin extérieur et de Témoin intérieur, il est intéressant de noter que, de manière ironique, David Epston comme Michael White ont nommé ces pratiques à partir du rôle que les thérapeutes sont amenés à occuper. Ainsi, dans les pratiques de Témoin extérieur, les thérapeutes sont désignés comme les « outsiders » en raison de leur position de témoins extérieurs à la vie du client. Dans les pratiques de Témoin intérieur, c’est le thérapeute qui est désigné comme « insider », dans la mesure où son rôle consiste à s’engager dans une re-narration témoignée prenant la forme d’une mise en récit du client.
Cependant, tant les pratiques de Témoin intérieur que celles de Témoin extérieur sont intentionnellement conçues pour permettre aux personnes de se positionner à l’extérieur de leurs propres histoires, afin d’écouter et de voir leur vie à partir de ce que nous pourrions appeler un regard extérieur (outsight), plutôt qu’un regard intérieur (insight). Si tel est bien le cas — et j’en suis convaincu — alors ces deux pratiques, lorsqu’elles sont envisagées du point de vue du client, relèvent en réalité toutes deux du Témoin extérieur. Il ne s’agit pas de suggérer que les pratiques de Témoin intérieur devraient être renommées en pratiques de Témoin extérieur, mais plutôt de proposer cet article sur l’extériorité (outsideness) comme une manière d’attirer l’attention sur ce qui constitue le cœur de ces deux pratiques : la création des conditions permettant l’émergence du regard extérieur.
Nous en sommes venus à considérer les pratiques de Témoin intérieur et de Témoin extérieur comme des rituels dont la finalité directe est de créer les conditions du regard extérieur. Lorsque les personnes sont transportées dans une position d’extériorité par rapport à leurs propres histoires de vie, il leur devient plus possible de percevoir la manière dont elles ont activement participé à l’élaboration des contre-histoires et des contre-histoires de leur existence. Écouter une re-narration de leur vie effectuée par des témoins de confiance constitue un espace puissant dans lequel les personnes peuvent apparaître à elles-mêmes comme des agents actifs dans le vécu et la mise en forme des événements de leur vie depuis toujours. Et n’est-ce pas là, au fond, la finalité même de la thérapie narrative ?
Bien qu’il ne disposait pas encore du vocabulaire de l’extériorité ou du regard extérieur, Michael White, interrogé sur la finalité de la thérapie narrative, déclarait : « Ce travail vise à encourager les personnes à adopter une position d’observateur… en relation à leur propre vie… à devenir les narrateurs des événements de leur vie » (White, 1995, p. 134).
Si l’on considère l’histoire de la thérapie narrative, en particulier ses débuts, les conversations d’externalisation apparaissent comme un autre moyen d’accéder au regard extérieur. Selon Michael White, « les conversations d’externalisation mobilisent des pratiques d’objectivation du problème en opposition aux pratiques culturelles d’objectivation des personnes » (White, 2007, p. 9). Par l’objectivation du problème, la personne est invitée à adopter une position d’observateur ou une position extérieure vis-à-vis de sa propre vie. Ailleurs, Michael White proposait que, grâce aux conversations d’externalisation, « les personnes font l’expérience d’une séparation et d’une forme d’aliénation par rapport à ces histoires [problématiques]. Dans l’espace ouvert par cette séparation, les personnes sont libres d’explorer des savoirs alternatifs ou préférés… » (White, 1991).
La séparation, l’aliénation et l’espace qu’elles ouvrent pour les personnes évoquent le détachement décrit par Miranda ainsi que l’extériorité telle que pensée par Bakhtine. Toutefois, jusqu’à présent, l’extériorité, dans le cadre des conversations d’externalisation, a été mobilisée uniquement sur le territoire de l’histoire problématique. Or, comme nous l’avons vu à travers les propos de Michael White dans son étude des pratiques de Témoin extérieur, ainsi que dans les témoignages de nos co-chercheurs dans notre étude des pratiques de Témoin intérieur, il existe tout un autre territoire — celui des histoires alternatives ou contre-histoires de la vie des personnes — dans lequel la puissance du regard extérieur peut produire, pour reprendre les termes de Michael White, des effets de « saut quantique ». Peut-être que le regard extérieur constitue, depuis le début, la théorie englobante de la thérapie narrative.
Revenant à la citation précédente, nous pensons que l’usage du terme « narrateur » par Michael White est particulièrement éclairant. Un narrateur n’est pas simplement celui qui raconte l’histoire ; c’est aussi celui qui se tient à l’extérieur de celle-ci et qui en embrasse l’ensemble du regard. Ce que nous trouvons particulièrement frappant, c’est que, à maintes reprises, les retours des clients concernant les pratiques de Témoin intérieur viennent spontanément faire écho et prolonger ce que les premières recherches de Michael White sur le regard extérieur avaient mis en évidence. Donna, l’une de nos co-chercheuses, l’exprime de manière plus poétique : « C’était comme si je me tenais là-haut, au sommet de la Terre, et que je pouvais sentir la Terre tourner… Avant, la Terre était inclinée d’un côté, et maintenant elle s’est redressée, avec moi au-dessus de tout cela. »
Les pratiques de Témoin intérieur comme « performance étendue »
Dans son ouvrage Maps of Narrative Practice, Michael White évoque une « variation des étapes des cérémonies définitionnelles » qui implique une « performance étendue » (White, 2007, p. 199) de la re-narration, prolongeant le temps durant lequel la personne occupe la position d’audience. Michael White soutient que cela est particulièrement important « lorsque la personne qui consulte a un faible sentiment d’initiative personnelle, comme c’est souvent le cas chez les personnes ayant vécu des traumatismes significatifs » (p. 199). Il poursuit : « Lorsque les personnes ont peu de sentiment d’initiative personnelle, elles se sentent souvent insignifiantes, vides, désolées et paralysées — comme si leur vie était figée dans le temps » (p. 199).
Dans de telles circonstances, lorsque le sentiment d’initiative personnelle est faible et que la personne fait l’expérience d’une vie figée, Michael White propose qu’il est essentiel de trouver des moyens permettant aux personnes de faire l’expérience d’une « catharsis », c’est-à-dire d’être transportées « en réponse à la mise en présence d’expressions puissantes des drames de la vie » (White, 2007, p. 194).
C’est précisément dans ce but que nous avons développé les pratiques de Témoin intérieur : offrir aux personnes les moyens de devenir témoins de leur propre drame de vie à travers une performance étendue de la cérémonie définitionnelle. Michael White précise que « ces performances étendues… peuvent inclure des lettres, des enregistrements audio ou vidéo envoyés [ou présentés] à la personne dont la vie est au centre de la cérémonie définitionnelle » (White, 2007, p. 199).
C’est ici que réside la différence — mais non l’intention — entre les pratiques de Témoin intérieur et celles de Témoin extérieur. Dans les pratiques de Témoin extérieur, lors de la deuxième étape du processus, la personne occupe une position d’audience face à des re-narrations brèves proposées par plusieurs membres de l’équipe, sur une durée d’environ 10 à 15 minutes. Dans les pratiques de Témoin intérieur, en revanche, la personne est placée en position d’audience face à une re-narration étendue de son drame de vie (sous la forme d’une performance enregistrée de son histoire, racontée par un témoin intime — son thérapeute), une histoire qui la dépeint comme un agent moral ayant toujours participé activement à la mise en forme et à l’orientation des événements de sa vie selon ses propres intentions.
Lorsque les personnes deviennent témoins d’une telle re-narration, lorsqu’elles voient la contre-histoire de leur vie se déployer sous leurs yeux, une ligne de continuité apparaît clairement, reliant l’ensemble du récit : la ligne de leur propre sentiment d’initiative personnelle. Sam (45 ans), l’un de nos co-chercheurs, l’exprime ainsi : « Il y avait un arc dans l’entretien… une histoire qui se déployait… une ligne directrice… qui remontait jusqu’au début. »
Références
Holquist, M. (1990). Dialogism: Bakhtin and His World. New York: Routledge.
Morson, G. S. (1994). Narrative and freedom: The shadows of time. New Haven, CT: Yale University Press.
Myerhoff, B. (1986). Life history among the elderly: Performance, visibility, and remembering. In Ruby, J. (Ed), A Crack in the Mirror: Reflexive perspectives in anthropology. Philadelphia: University of Philadelphia Press.
Pollard, R. (2011). Ethics in Practice: A Critical Appreciation of Mikhail Bakhtin’s Concept of “Outsideness” in Relation to Responsibility and the Creation of Meaning in Psychotherapy.
White, M. (2007). Maps of Narrative Practice. New York: W.W. Norton.
White, M. (2004). Working with People who are Suffering from the Consequences of Multiple Trauma. International Journal of Narrative Therapy and Community Work, (44-75).
White, M. (1995). Re-authoring Lives: Interviews and Essays. Adelaide South Australia: Dulwich Centre Publications

