LES APPRENTISSAGES DE LUCY : Questions de Retrouvailles
Ouvrir des portails temporels et soutenir les personnes grâce aux témoins intérieurs en thérapie narrative
Travis Heath, Rowan Ramsey, Luke Riley et Fernando Ocampo-Gomez
Article paru dans Journal of Narrative Family Therapy, 2017, numéro2, pp.2034, www.journalnft.com
Traduction Sandrine Pellier
« … le sens historique implique une perception, non seulement du caractère passé du passé, mais aussi de sa présence. » ~TS Eliot dans
« Tradition and Individual Talent », The Egoist, 1919
En regardant pour la première fois la vidéo de David Epston utilisant les Questions du Témoin Intérieur, j'ai été stupéfait par la tournure qu’elles prenaient. Je (c’est Travis qui parle) me souviens avoir vu David interviewer une personne comme s'il s'agissait de sa grand-mère. Le plus étonnant, c'est qu'il n'avait pas « introduit » cela d’une façon particulière. Il a simplement commencé à poser des questions à la femme comme s'il s'agissait de sa grand-mère. Je me souviens avoir ressenti une poussée d'énergie dans le dos, suivie d'une sensation de chair de poule. Cette expérience m’a autant déconcerté que mis en énergie d’ailleurs. Quelques années plus tard, je me suis demandé si David ne m’avait pas envoyé certaines de ses interviews avec l'intention délibérée de me titiller l'esprit et de m’inviter à réfléchir . Ces questions ne ressemblaient à aucune question connue de moi, malgré le fait que je sois déjà praticien narratif.
Je ne sais pas pourquoi mais j’ai été presque magnétiquement attiré par ces nouvelles façons de converser. Il me semble avoir trouvé ici des pistes de réflexion importantes pour accompagner ceux et celles qui viennent me consulter et qui ont été « thérapeutés », terme utilisé par un ancien patient pour désigner les personnes ayant déjà consulté de nombreux thérapeutes. Mon expérience m'a montré que les personnes ayant suivi une thérapie sont très intéressées par les approches de la psychologie et les pratiques de santé mentale. Ils voient presque le scénario se dérouler avant de commencer, s'en lassent donc et se sentent rapidement frustrés. Aussi je cherche toujours des moyens autres pour travailler avec les personnes « thérapeutées ». D’ailleurs, les questions du Témoin Intérieur m'aident vraiment avec ces personnes-là.
Bien sûr, entre vouloir mettre en œuvre les questions de Témoin Intérieur et les mettre en œuvre avec succès, il m'a fallu au moins six mois de pratique. J’avais cette idée que les personnes qui me consultaient savaient où elles allaient. Au début, le doute était présent chez moi et je passais beaucoup trop de temps à essayer de les orienter. J’avais l’impression que comme mes interlocuteurs sentaient mon désarroi, ils étaient encore plus désemparés que moi ! Comme vous pouvez l'imaginer, ces conversations n’étaient donc pas très pertinentes et j’y mettais fin assez vite. Cependant quand je faisais preuve d'assez de courage pour poser mes questions, je constatais que les gens répondaient à leur tour.
Afin d’illustrer ce travail, voici une série de questions posées à une personne que j’ai suivie et que nous appellerons « Shawn » :
Le père de Shawn était décédé plus d’un an auparavant. Quelques mois seulement après son décès en 2015, la douleur lui a fait croire que la seule façon de s’en sortir était de boire de grandes quantités d'alcool. Un soir, il est arrêté pour conduite en état d'ivresse et est condamné par le juge à une mise à l'épreuve d’au moins 18 mois. Peu de temps après, son agent de probation m'envoie Shawn. Lors d'une de nos conversations, j'ai « rencontré » Rachel, la meilleure amie de Shawn, c’était la personne qui le connaissait le mieux. Lors de cette rencontre, quelque chose a commencé à se produire dans la vie de Shawn. Il était de meilleure humeur et il avait récemment coupé ses cheveux longs, sa marque de fabrique, ce qu'il n'avait plus fait depuis la mort de son père.
Ce qui suit est l’exemple d'une conversation de Témoin intérieur avec Shawn. Rachel est incarnée par Shawn et celui-ci parle comme s'il était elle (Rachel n’est pas présente physiquement dans la pièce).
Travis: Rachel, Shawn m’a dit que vous étiez très proches et que personne ne le connaissait mieux que toi. Comme tu ne l’as pas vu en personne depuis décembre, que remarques-tu chez lui qui est différent du mois d’avril ?
Shawn (incarnant Rachel) : Il s'est coupé les cheveux. Je sais qu'à chaque fois qu'il se coupe les cheveux, il se passe quelque chose.
T: Oui ! Il ne s'était pas coupé les cheveux depuis presque deux ans. Il ne s'était pas coupé la barbe non plus ! Rachel, que signifie cette histoire de « coupe de cheveux et de rasage de barbe » pour Shawn ?
S comme R : Cela signifie qu'il grandit.
T: Je trouve ça vraiment intéressant, Rachel ! Puis-je te poser d’autres questions ?
S comme R : Bien sûr.
T: Rachel, dirais-tu que lorsque les cheveux de Shawn raccourcissent, son esprit s'élargit ?
S comme R : Oui, je l'ai vu beaucoup peindre pendant ces périodes. Il adore peindre. C'est là qu'il retrouve le vrai Shawn.
T: Rachel, Shawn a décrit les derniers mois de 2015 après la mort de son père comme un « hiver brutal ». As-tu remarqué autre chose récemment qui te permettrait de voir que le vrai Shawn est en pleine forme pour l’arrivée du printemps ?
S comme R : Il fait de nouveau du vélo. Shawn avait l'habitude de faire du vélo avec son père pendant de longues heures, mais il y a eu une période l'année dernière où il n'a pas beaucoup roulé.
T : Rachel, étant donné que Shawn a résisté aux blizzards les plus difficiles de l'hiver dernier, que penses-tu que cela pourrait signifier pour les blizzards à venir que mère nature lui enverrait inévitablement au cours des saisons à venir ?
S comme R : Je pense qu'il les supportera mieux. Enfin, il y aura encore des moments où il y aura du vent et du froid, mais… comment appelle-t-on cela ? Comme les météorologues à la télé pour décrire ces moments où il fait mauvais temps dehors ?
Travis : Est-ce une question de visibilité?
S comme R : Ouais ! Il y aura encore des moments de visibilité réduite, mais il trouvera mieux son chemin pendant ces périodes.
T : Serait-ce comme si cette dernière tempête de neige l'avait équipé d'un système de sonar hivernal qui l'aiderait à trouver son chemin même lorsque sa visibilité est obstruée ?
S comme R : Exactement.
J’utilisais régulièrement les questions de Témoin Intérieur (TI) dans ma pratique de thérapeute, pensant utiliser de simples questions de TI. Mais lorsque David a lu un extrait de la retranscription d'un de mes entretiens, il m’a fait remarquer une différence. Il m'a demandé: « Travis, qu’est-ce que c'est que ça ? ». Au début, j'ai eu peur qu'il ne me reproche une mauvaise adaptation des questions de TI mais il a poursuivi : « Je n'ai jamais vu ça ! » Je lui ai répondu : « Je suppose que c'est une question de type témoin intérieur où le témoin est une ancienne version de la personne ».
David a suggéré de trouver un autre nom à ces questions afin de les distinguer des questions de Témoin Intérieur. Rien ne m'est venu immédiatement à l'esprit, mais 24 heures plus tard, David m'a proposé le nom : « Questions de Retrouvailles ». J'ai été immédiatement séduit par ce nom. C'est donc le titre provisoire que nous avons donné à ces questions.
J'ai commencé à poser des « Questions de Retrouvailles » à pratiquement toutes les personnes que j'accompagnais et qui m'avaient été adressées par les services de probation de ma région. A la fin de mes accompagnements, j'avais envie de discuter de nouveau avec la personne qui était venue me voir quelques mois plus tôt et avec celle qui était assise en face de moi aujourd’hui. Un bref retour en arrière ne suffisait tout simplement pas. Ce n'était pas assez profondément viscéral. Il me semblait qu'il fallait absolument que nous nous reconnections à la personne venue quelques mois plus tôt. C'est ainsi qu'est née l'idée des « Questions de Retrouvailles » et elles font désormais partie intégrante de mes entretiens avec (presque) toutes les personnes que j’accompagne.
Les résultats ont été franchement stupéfiants. Invitées à des retrouvailles avec des versions antérieures d'elles-mêmes, les personnes voient ou disent souvent des choses sur leur moi actuel qu'elles n'auraient pas vues ou dites sinon. C'est comme si un voyage dans le temps se produisait. Dans mon travail de superviseur, j'ai entendu de nombreux supervisés dire, lorsqu'on leur a présenté les Questions de Retrouvailles : « Ah oui, je pose ce genre de questions ». Pourtant, j'ai constaté qu'ils s'arrêtent souvent avant la fin. Ils demandent à une personne ce qu'une version antérieure d’eux-mêmes aurait pu penser ou dire, mais en demandant à la version actuelle de la personne de répondre.
La magie de cette approche réside dans le fait qu'elle ne se résume pas à un simple exercice cognitif, mais à un voyage dans le temps où la personne réagit réellement à partir de la présence incarnée d'une version antérieure d’elle-même. Je pourrais comparer cela à la vue d'une photo du Machu Picchu au Pérou. L'image est incontestablement magnifique, peut-être même époustouflante. Cependant, lorsqu'on escalade la magnifique forteresse inca autrefois occupée par l'empereur Pachacuti et que la personne regarde la photo, la magie est de nouveau présente sensoriellement. Pour qu'une Question de Retrouvailles ait un impact maximal, il est judicieux d'inviter la personne à refaire cette randonnée sur cet incroyable chemin plutôt que de se contenter de lui montrer une photo et de se remémorer la randonnée. C'est seulement lorsque les personnes peuvent convoquer leur moi d'antan à s'exprimer et prendre corps dans le présent que les retrouvailles peuvent pleinement prendre tout leur sens. J’utilise le mot « corps » intentionnellement, car il n’est pas rare que les gens tiennent leur corps différemment lorsqu’ils répondent à des questions de TI ou de retrouvailles.
L'histoire d'«Arnold » comme illustration de la pratique des Questions de Retrouvailles
Arnold avait 33 ans lorsqu'il est venu me voir et il souffrait de dépression depuis près de deux ans. Lors de notre première rencontre, il est assis sur le canapé, le corps affaissé, comme détrempé et par conséquent trop lourd pour être assis normalement. En apprenant à mieux le connaître, j'ai découvert qu'il était autrefois animé d'un esprit d'aventure, rarement rencontré dans ma vie. Il me racontait des histoires d'ascensions sur certaines des plus hautes montagnes du monde, de traversée du Pacifique en solitaire à la voile et d'exploration de glaciers où les interactions humaines étaient très rares. Ces récits étaient fascinants. Cependant, Arnold, 33 ans, les racontait sous l'emprise de la dépression, et la tonalité de ses récits était comparable à celle de quelqu'un qui vous raconte ce qu'il a mangé au petit déjeuner après avoir mangé la même chose tous les jours pendant dix ans. Le ton de sa voix était monotone. Ses sourcils restaient immobiles. Son corps restait affalé, désespéré. On aurait dit qu'il lisait simplement des histoires.
C'est alors que j'ai décidé d'inviter Arnold, 25 ans, à entrer dans la pièce. J'ai choisi ce moment, car à cet âge là, il revenait tout juste d'une traversée en solitaire du Pacifique. Il n’a fallu que quelques minutes à Arnold, 25 ans, pour commencer à se sentir bien ! Il était bien présent dans la pièce et à la fin, j’avais l’impression de parler à une autre personne. J'ai vu Arnold se tenir le dos droit pour la première fois depuis que je le connaissais. Il était penché en avant sur sa chaise et avait dans les yeux une lueur très différente, une lueur que je n'avais jamais vue auparavant. Il parlait plus vite et avec plus de détermination. Il faisait des gestes avec les bras comme pour montrer à un marin novice comme moi comment je pourrais naviguer en haute mer. C'était comme si je voyais le souffle de la vie envahir son corps,
Plus tard et à ma grande surprise, j'ai appris qu' un an auparavant, Arnold avait gravi pour la première fois un « 4000 » (une montagne de plus de 4200 mètres d'altitude). Cela faisait suite à une conversation avec Arnold âgé de 25 ans. Il était devenu évident que le meilleur remède contre la dépression serait peut-être la visite d'un vieil ami, un ami qui était une version antérieure de lui-même.
L’histoire de « Lucy » comme illustration de la pratique des Questions de Retrouvailles
Ce récit est partagé avec son autorisation et a été coécrit.
Lucy a 26 ans quand je la rencontre. Elle me dit avoir consulté « d'innombrables thérapeutes » au fil des ans. Elle vient me consulter au départ pour des problèmes d'anxiété. Après notre première rencontre, Lucy, pressentant qu'elle pourrait s'investir dans notre travail, me fait deux demandes :
« Ne t'inquiète pas pour moi. Je déteste quand les gens s'inquiètent pour moi. »
« Ne me dis pas que je suis forte. »
Au printemps 2016, Lucy a commencé à affronter son anxiété. Elle l'appelait “The Bully”, « le persécuteur ». The Bully exigeait qu'elle ne fréquente pas l'école, qu’elle ne travaille pas, prétextant que si elle le faisait, elle échouerait et passerait pour une idiote aux yeux de tous. Il la convainquit également que si quelque chose n'allait pas, c’était entièrement de sa faute. Après trois ou quatre mois de rencontres régulières, Lucy a commencé à reprendre le dessus. Elle a retrouvé un emploi et le chemin de la réussite. Vers la fin de l’accompagnement, elle me dit penser avoir obtenu ce qu'elle voulait de nos rencontres et se sent prête à faire cavalière seule et cela malgré la présence de l’alcool dans sa vie.
À l'hiver 2016, Lucy revient me voir. The Bully a commencé à faire un retour en force. Elle sait qu’elle n’a pas réussi à « établir une relation désirée avec l’alcool » et elle souhaite dorénavant se concentrer davantage sur ce sujet . Après quelques mois de bataille, Lucy perd son emprise sur The Bully et l'alcool joue un rôle plus important dans sa vie qu'elle ne le souhaiterait. Nous avons commencé à réfléchir à des moyens de rébellion de sa part contre l'injonction de The Bully de boire de l'alcool pour être une personne que les autres aimeraient fréquenter. La conversation de retrouvailles qui suit a d’ailleurs lieu après que Lucy se soit rendue à un grand événement dans sa ville natale, évènement où presque tout le monde a bu jusqu'à l'ivresse, voire plus. Lucy n’a rien bu ce jour-là. Elle reconnaît d’ailleurs que c'est une avancée dans la bonne direction. Elle n'a cependant pas vraiment semblé saisir l'ampleur du changement avant d'avoir discuté avec une version antérieure d’elle-même.
Pour situer le contexte, nous avons choisi Lucy de juillet 2016 comme version à retrouver (mois où le premier accompagnement s’est clos).
Travis : Lucy de juillet 2016, quand tu regardes Lucy d'avril 2017, qu’est-ce que tu admires le plus chez elle ?
Lucy : J’admire sa confiance en elle et sa capacité à être indépendante du groupe. Elle se sent bien dans sa peau.
Travis : Lucy de juillet 2016, as-tu été surprise d’entendre certaines histoires racontées par Lucy d'aujourd'hui ?
Lucy : Oui ! J'aurais pensé qu'il lui faudrait deux ou trois ans pour en arriver là.
Travis : Lucy de juillet 2016, le fait qu'elle ait pu modifier sa relation avec l’alcool en un an, alors qu'il en faudrait raisonnablement deux, voire trois ou plus à certaines personnes, que penses-tu que cela révèle sur la Lucy d'aujourd'hui ?
L : Avant, elle se considérait comme petite et fragile. Maintenant, elle peut se défendre car elle se connaît mieux. Elle connaît mieux the Bully et ne se laisse pas submerger par lui. Elle riposte maintenant. Elle ne lui accorde plus autant de temps ni d'énergie qu'avant.
T : Lucy de juillet 2016, quels sont les passages qui te revigorent le plus lorsque tu écoutes Lucy d'aujourd'hui ?
L : Qu'elle s'apprécie davantage. Elle est plus ouverte et plus à l'aise avec elle-même. Elle sait que tout le monde ne l'aimera pas, et c'est normal. Je veux dire, j'aimerais être son amie. Je lui dirais : « Qui es-tu ? Je veux être comme toi ». Je veux être aussi sûre de moi et ouverte, sans la protection de l'alcool.
T : Lucy de juillet 2016, imagine que tu es amie avec Lucy d'aujourd'hui. As-tu une idée de ce que cette relation pourrait t’apprendre ?
L : Sois plus présente. Sois dans l'instant présent… pour chaque moment. Je pense qu'elle m'aiderait à être plus sociable et à ne plus trop douter de moi, tu sais, à être comme elle.
T : Lucy de juillet 2016, si tu pouvais poser une question à Lucy d'aujourd'hui, quelle question aimerais-tu le plus lui poser ?
L : D’où lui vient cette estime d’elle-même et quand s’est-elle enfin acceptée ?
T : Lucy de juillet 2016, qu’est-ce qui, dans la façon d'être de Lucy d'aujourd'hui, te permet de savoir qu'elle s'accepte ?
L : Regardez ses épaules. Elle les tient hautes et sa tête ne regarde pas le sol. On dirait qu'elle est ouverte sur le monde.
T : Hé, Lucy de 2016, est-ce que tu es d’accord de poser la question que tu voulais poser à Lucy d'aujourd'hui ?
L : Oui, bien sûr (souriant).
T : Lucy d'aujourd'hui, d'où vient cette estime de toi et quand t'es-tu enfin acceptée ?
L : C'est une grande question !
T : Je sais. Je dois être honnête, une amie à moi pleine de sagesse m'a soufflé cette question !
L : (Rires) Il est important de ne pas cacher certaines parties de soi, même les plus étranges. Si tu les montres et les assumes, les gens commenceront à te laisser être toi-même et cesseront de passer leur temps à te transformer en quelqu'un que tu n'es pas.
T : Lucy de 2016, est-ce que cette sagesse te semble vraie d'une manière ou d'une autre?
L : Oui. C'est la sagesse que j'ai toujours eu besoin d'entendre.
T : Lucy d'aujourd'hui, est-ce que tu serais d’accord si nous revenions en arrière et lisions ce que Lucy de 2016 a vu en toi aujourd'hui ?
L : Bien sûr.
Travis lit chaque réponse à Lucy, dans l’ordre.
T : J’émets une hypothèse, Lucy, donc je sais que je peux me tromper, mais est-ce que tu ne te sens pas un peu impressionnée par toi-même après avoir entendu ça ?
L : Oui (les larmes commencent à couler sur ses joues). C'est juste que ça semblait si dur.
T : Puis-je poser une autre question à Lucy de 2016 ?
L : Bien sûr.
T : Lucy de 2016, que penses-tu que cela révèle sur la Lucy d'aujourd'hui, le fait qu'elle ait pu faire quelque chose d'aussi difficile ?
L : Elle est forte.
Pause sans parler pendant environ trente secondes.
T : Lucy, aujourd'hui, je sais quel genre de relation tu entretenais avec ce mot « fort ». Serait-il juste de dire que c'est un mot que tu as eu beaucoup de mal à reconnaître te concernant par le passé ?
L : Oui. Absolument.
T : Lucy d'aujourd'hui, qu'est-ce que ça fait d'entendre Lucy de 2016 utiliser ce mot pour te décrire ?
L : Je n'arrive même pas à y croire. C'est comme si je venais de me dire forte. Jamais je n'aurais imaginé dire cela de moi.
T : Lucy d’aujourd’hui, compte tenu de l’impact qu’ont eu ses paroles, pourrait-on inviter Lucy de 2016 à rester parmi nous en tant que consultante lors de nos prochaines conversations ? Penses-tu qu’elle pourrait nous aider à comprendre des aspects de ta personnalité que même nous deux pourrions ignorer autrement ?
L : Bien sûr. Je suis sans voix.
T : Je tiens simplement à exprimer mes sincères remerciements à Lucy de 2016. Ce travail n’aurait pas été possible sans toi.
L : (hoche la tête comme pour dire merci)
T : Puis-je également prendre un moment pour te remercier, Lucy, d'avoir eu la gentillesse d'écouter Lucy de 2016 ?
L : Merci. Merci d'avoir fait ça.
Ce que j'essaie d'éviter lors d'une conversation de retrouvailles, c'est de parler à une version antérieure de la personne comme si elle était inférieure à la version actuelle. J'espérais pouvoir considérer Lucy de juillet 2016 comme une contributrice importante et active à ses récentes réalisations identitaires. Une contribution si importante, en fait, que nous n'aurions littéralement pas pu arriver à la version actuelle de Lucy sans elle. De plus, j'ai trouvé extrêmement important de relire les questions et les réponses à la personne. L’ingénieux travail de David et Tom Carlson et leurs pratiques de témoins intérieurs a démontré qu'il est très difficile, voire impossible, d'être soi-même et de se voir en même temps.
David et Tom espéraient donc trouver un moyen d'aider les gens à se percevoir à la fois comme « intérieurs et extérieurs » à leurs histoires et les conversations de retrouvailles visent à faire quelque chose de similaire et à sortir les gens d'eux-mêmes afin qu'ils puissent se voir d'une manière qui leur est inaccessible lors qu'ils sont eux-mêmes.
Relire les réponses de la personne permet aussi d' approfondir cette expérience d'”extraction de soi-même. Lucy a noté, lors d'une conversation que nous avons eue après cet entretien, qu'il aurait été très peu probable qu'elle utilise le mot « forte » pour se décrire, surtout compte tenu de son aversion particulière pour ce mot, si je lui avais simplement posé des questions sur elle-même. De plus, si je ne lui avais pas relu ses réponses afin qu'elle puisse les expérimenter “de l’extérieur”, elle a suggéré qu'elle aurait été beaucoup moins susceptible d'utiliser un tel mot. En ce sens, cette conversation de retrouvailles a abouti à un résultat remarquable. C'était comme si Lucy se qualifiait de forte du fait de pouvoir s'observer telle qu'elle était réellement et non telle que quelqu'un d'autre lui avait dit qu'elle était ou devrait être. En fait, elle a remarqué qu'on lui disait souvent qu'elle était forte, ce qui ne faisait qu'intensifier son mépris pour ce mot et pour les personnes qui s'inquiétaient pour elle.
J’irais humblement jusqu’à suggérer que ces questions de retrouvailles pourraient légitimement s'inscrire dans le même esprit ou le même genre de pratiques que celle du Témoin Intérieur, qui, selon David et Tom, pourraient bien être au cœur de la thérapie narrative.
Lucy a eu la gentillesse d'insister pour que nous utilisions la transcription dans le cadre de la présentation, convaincue de ce que ces conversations pourraient offrir aux thérapeutes.
Deux jours avant la conférence (Conférence de fin Avril 2017, tenue à Vancouver dans le cadre des JNFT), j'ai discuté avec elle de la conversation de retrouvailles. Tour à fait par hasard, j'ai réalisé que j'aimerais beaucoup parler à une version de Lucy du futur. Je n'avais jamais rien tenté de tel auparavant, c'était donc ma toute première tentative. Finalement et contrairement à la façon dont je l’avais imaginé lorsque j’ai eu l’idée, nous nous sommes retrouvés avec trois versions différentes de Lucy présentes simultanément dans la salle. J'ai pris l'habitude d'appeler ces questions « Futurs du Présent ». Le mot « futurs » au lieu de « futur » marque une distinction importante, car l'objectif n'est pas de décrire un futur unique et linéaire, mais plutôt une multitude de futurs que la personne pourrait vivre.
Travis : Lucy, lors de notre dernière rencontre, nous avons parlé avec Lucy en juillet 2016. Puis-je te demander ce que tu penses de cette conversation onze jours plus tard ?
Lucy : C’était la conversation la plus étrange que j’aie jamais eue. Tu sais, beaucoup de gens m’ont dit que j’étais forte, mais quand ça vient des autres, c’est facile de passer outre. C’est facile de dire : « Oh, ils essaient juste d’être gentils ».
T : Est-ce différent quand cela vient de Lucy 2016 plutôt que d'une autre personne ?
L : Comme ça vient de moi, ça a plus de valeur. Je ne pense pas que je pourrais l'ignorer, même si je le voulais. C'est bizarre et j'ai du mal à croire que je dis ça, mais je crois toujours à ce que j'ai dit de moi la dernière fois. Je crois que c'est vrai. Je le sais. Je le sens au plus profond de moi. Tout cela m'a soulagée d’un poids. Après avoir parlé de moi à l'époque et de moi aujourd'hui, je suis une personne que j'apprécie beaucoup plus.
T : As-tu une idée de l'impact que notre dernière conversation a eu sur « The Bully »?
L : « The Bully » me voit comme un concurrent plus coriace, c'est sûr.
T : Lucy, je viens d'avoir une idée folle. Comme toujours, n'hésite pas à me dire si tu penses que ce n'est pas intéressant et je ne m'en offusquerai pas le moins du monde. Et si on parlait à Lucy du futur ?
L : (Grand sourire)
T : Si ce sourire pouvait parler, que dirait-il ?
L : Il dirait oui !
T : Quelle future version de Lucy devrions-nous interviewer, à ton avis ? On pourrait faire deux jours, deux semaines, vingt ans, et ainsi de suite. Qu'est-ce qui pourrait être le plus utile, Lucy, selon toi ?
L : Eh bien, nous avons fait un voyage d'un an dans le passé, alors pourquoi ne pas faire un voyage d'un an dans le futur ?
T : Ça a l'air d'être une idée géniale ! Ça te dirait qu'on commence ?
L : (hoche la tête en signe d'assentiment avec une expression faciale curieusement excitée)
T : Lucy de 2018, aurais-tu la gentillesse de nous mettre au courant de la façon dont se présente ta vie en ce moment, étant donné que c'est la première fois que nous te parlons ?
L : J'ai plus d'indépendance. Je le constate davantage au travail et dans ma vie personnelle. Je suis financièrement indépendante. Je n'ai pas besoin de dépendre des autres pour être heureuse ou vivre ma vie.
T : Lucy de 2018, y a-t-il des événements qui se sont produits et qui pourraient surprendre ceux d'entre nous qui résident encore en 2017 ?
L : J'ai un travail à temps plein et exigeant… (elle marque une pause comme si elle prenait le temps de livrer un rebondissement inattendu) et je l'aime toujours !
T : Waouh ! Lucy de 2018, je ne sais pas si tu t'en souviens, mais il fut un temps où Lucy de 2016 ne croyait pas pouvoir un jour travailler à temps plein. C'est tout simplement passionnant, n'est-ce pas, Lucy d'aujourd'hui ?!
L : C'est bizarre, mais ça me rend vraiment heureuse. Je crois que je n'avais jamais vraiment imaginé avant car je ne pensais pas que ce serait possible.
T : Lucy de 2018,ça te dérange si je te demande en quoi consiste ce travail ?
L : Je travaille pour l'État et je fais de la recherche, mais je sais que dans l’avenir je retournerai aux études supérieures, cela m’enthousiasme et je n’ai pas peur.
T : C'est incroyable, non ?! Tu peux y croire, Lucy d'aujourd'hui ?
L : (les larmes commencent à couler lentement sur son visage) Je n'avais jamais pu imaginer cela jusqu'à aujourd’hui.
T : Lucy d'aujourd'hui, à quoi cela ressemble quand tu y penses ?
L : (les larmes coulent toujours) C'est… magnifique. Comme l'une des plus belles choses jamais vues.
T : (en larmes lui aussi) C'est magnifique en effet.
Lucy et Travis pleurent ensemble en silence pendant 60 secondes environ.
T : Lucy d'aujourd'hui, je ne fais que spéculer ici et je sais que je peux me tromper, mais est-il possible que Lucy de 2018 nous ait donné à tous les deux une leçon aujourd'hui sur le fait de faire l'infaisable ?
L : Je pense que oui.
T : Lucy de 2018, étant donné que tu es une experte pour rendre l'impossible possible, y a-t-il une sagesse ou un conseil particulier que tu pourrais offrir à Lucy et moi aujourd'hui, alors que notre travail ensemble va se finir ?
L : Tu es capable de tout ce que tu veux. Essaie au moins. Ça va payer.
T : Lucy d'aujourd'hui, si tu devais prendre à cœur la sagesse qui nous a été si gracieusement prêtée par Lucy de 2018, que penses-tu que cela signifierait pour ta vie ?
L: Cela signifierait que je pourrais être tout ce que je veux être… en fait, plus que ce que je veux être ou que ce que je pensais pouvoir être.
T : Lucy d'aujourd'hui, que se passerait-il si tu faisais appel à Lucy du passé et Lucy du futur en tant que consultantes dans tes initiatives en dehors de l’accompagnement que vous et moi avons accompli ? Je sais que ça peut paraître bizarre, mais pourrais-tu discuter avec elles si tu en avais besoin ?
L : Enfin, je suppose qu'elles ont toujours été là, non ? Honnêtement, je ne sais pas pourquoi je n'ai pas discuté avec elles plus tôt.
T : Lucy d'aujourd'hui, si tu les avais toutes les deux à bord comme consultantes, penses-tu que « l'impossible » continuerait à faire son chemin vers « le possible » dans ta vie ?
L : Oui vraiment je n’ai aucun doute !
T : Lucy, je tiens à te dire l'immense fierté que je ressens pour le travail que nous avons accompli ensemble. Ce fut un honneur pour moi d'être à tes côtés tout au long de ce parcours. Merci de m'avoir permis de t'accompagner. Cela m'a assurément transformé, non seulement en tant que « thérapeute », mais aussi en tant qu'être humain. Merci.
L : Merci . Je n'ai pas les mots justes. Juste… merci beaucoup ! J'aimerais tellement que tout le monde puisse venir faire ça. Ça m'a sauvé la vie.
Bien que ce dernier échange soit riche en éléments, une phrase a immédiatement attiré mon attention. Après la deuxième question, Lucy a répondu qu'elle ressentait la sagesse transmise par Lucy de 2016 « au plus profond d'elle-même », car c'était une réponse incarnée. Aurait-ce été possible, pour reprendre la métaphore précédente, si nous lui avions simplement montré une photo du Machu Picchu et qu'elle n'avait pas ressenti à nouveau la sueur perler sur son front en parcourant ce terrain extraordinaire ? La réponse de Lucy a été un non catégorique.
On parle beaucoup du moment présent dans le mouvement de la pleine conscience, ainsi que dans d'autres domaines de la psychologie et plus largement, dans le domaine de l'aide. La capacité à rester dans l'instant présent, quelles que soient ses émotions, est souvent perçue comme un idéal qu'il faut s'efforcer d'atteindre. Pourtant, l'instant présent peut être aussi étouffant qu'exaltant. Lorsqu'il devient étouffant, on peut s'en sentir prisonnier, voire paralysé. Savoir intellectuellement que ce moment ne durera pas éternellement, comme nous en sommes tous conscients à un certain niveau, n'apporte guère de consolation à la plupart des personnes.
Se pourrait-il que voyager dans le temps et quitter l'instant présent puisse, paradoxalement, aider les gens à se percevoir dans l'instant présent d'une manière qui leur est impossible lorsqu'ils sont « en train d'être » dans l'instant présent ? Au lieu de nous concentrer autant sur l'instant présent, que se passerait-il si nous emportions tous avec nous, comme consultants, nos “moi” passé et futur ? La question la plus intéressante pourrait alors être : et si nous choisissions de consulter, et peut-être même d’incarner ces soi-même lorsque le moment présent commence à nous sembler insoluble, cela pourrait-il nous offrir une forme de sagesse que, comme l’a noté Lucy, nous ne pourrions pas ignorer ?
Enfant, je vivais dans une maison littéralement (comme n'importe lequel de mes amis d'enfance vous le dira) tapissée de livres du sol au plafond, dans presque toutes les pièces, sauf la cuisine et la salle de bains. Le genre préféré de mon défunt père était la science-fiction. Adolescent, je préférais de loin les essais, principalement des autobiographies. Je me souviens avoir demandé un jour à mon père pourquoi il aimait tant la science-fiction alors que les intrigues étaient basées sur quelque chose qui « n'était pas vrai ». L'exemple que j'évoquais précisément était l'idée du voyage dans le temps, raillant presque l'idée que cela puisse un jour se réaliser. Il répondit avec sa concision habituelle : « Eh bien, fiston, on pensait autrefois que presque tout était faux, jusqu'à ce que quelqu'un réalise que ce n'était pas le cas ». Je suis sûr que quelque part, mon père sourit, comme le font les pères sages, maintenant que j'ai découvert les mérites du voyage dans le temps dans ma propre vie.
Mes collaborateurs, Rowan Ramsey, Luke Riley et Fernando Ocampo Gomez, ont passé de nombreuses heures durant les quatre premiers mois de 2017 à analyser mes tentatives de Questions de Retrouvailles. Hormis Lucy, je ne connais pas trois personnes mieux placées pour parler de leurs expériences avec ces questions. Voici de brèves réflexions sur les liens qu'ils ont tissés avec les Questions de Retrouvailles et le voyage dans le temps.
Réflexions de Rowan Ramsey
Converser avec son moi passé, c'est comme recevoir les conseils qu'on espère toujours recevoir de ses amis. Lucy le dit parfaitement : « C'est la sagesse que j 'ai toujours eu besoin d'entendre ». C'est profondément réconfortant et c'est même plutôt amusant et étrange, ce qui fait partie de la magie. Au fil de mes conversations avec moi-même, un sourire se dessine toujours sur mon visage. Je me dis : « Bien sûr ! C'était là depuis toujours, comment ai-je pu oublier ? Et quelle chance j’ai de me le rappeler maintenant ! ». Dans les dernières semaines du semestre, Rowan de janvier – celle qui était si pleine d'énergie et de joie pour le semestre – était une amie appréciée. Elle savait exactement ce que j'avais besoin d'entendre dans mes moments les plus sombres de doute, de frustration et d'autocritique. Elle m'a aidée à segmenter les tâches en tâches plus faciles à gérer, elle m'a rappelé que je pouvais ne pas être parfaite ; elle m'a autorisée à être bouleversée sans que la colère ne prenne le dessus ; elle m'a insufflé énergie et espoir. À mesure que je me reconnecte à moi-même, je découvre que mes anciens moi se tournent vers moi, demandant une chance de partager leurs histoires et d'être entendus. Rowan de janvier avait cet enthousiasme infini pour la sagesse scolaire. Je me demande quelle sagesse possédait Rowan il y a un an ? Et Rowan qui a accueilli sa sœur il y a cinq ans ? Et Rowan qui a voyagé seule pendant un mois après avoir obtenu son diplôme d'études secondaires ? Nous avons un trésor d'expériences en réserve ! Nos moi passés peuvent nous aider à traverser des situations nouvelles et difficiles ; ils peuvent nous réconforter ; ils peuvent nous rappeler des choses que nous avons oubliées depuis longtemps ; ils peuvent nous servir de conseil. Et que dire de la sagesse des Rowan du futur ? Je dois m'entretenir avec Rowan qui a pardonné à sa mère. Je suis sûr qu'elle aura des choses importantes à nous dire. J’adorerais discuter avec Rowan de l'Université ! Nous pouvons intégrer ces pratiques à notre quotidien en engageant une conversation : « Salut, c'est moi. Ça fait un bail, n'est-ce-pas ? Je te raconte… »
Réflexions de Luke Riley
Qu'est-il arrivé à ce doux sourire, encadrant ces yeux innocents, chaleureusement illuminés par l'éclat de sa jeunesse timide ? Cela fait presque un an que je n'ai pas revu mes photos de bébé et d'enfance mais je me souviens encore des interrogations profondes qui ont surgi en moi lorsque j'ai déballé avec curiosité les albums illustrés de mon placard. Ce magnétisme, en feuilletant les pages, m'a apporté une sorte de calme apaisant le temps qui m'entourait. Je n'étais plus dans ma chambre mais j'existais en tant qu'enfant ? Qu’ai-je perdu il y a si longtemps ?
Une beauté oubliée, enveloppée par le dépit d'avoir embrassé trop personnellement les tourments indéniables de ce monde. Ce monde a-t-il enfin accompli sa mission d'obscurcir cette lumière naissante ? Non, je vis comme l'incarnation de sa révolte, murmurée à mon oreille ce jour-là. Une tendresse personnelle et rayonnante, en résonance avec cette seule chose de l'enfance que je n'aurais jamais cru pouvoir perdre. Quelque chose sans nom, formulé et exploré personnellement lorsque l'émerveillement enfantin était à son apogée.
En découvrant les questions de Lucy sur ses retrouvailles, j'ai ressenti à nouveau le même sentiment d 'immortaliser un lien jusque là inexprimé. Plus encore, ces retrouvailles sont une tentative d'immortaliser une théorie de soi, à laquelle on peut faire appel à tout moment, avec les bonnes questions et le bon état d'esprit, bien sûr. Nous pouvons être transformés à jamais par ceux et celles que nous portons en nous, et qui de mieux placé que soi-même pour les porter ? Lucy porte désormais exactement cela en elle. Elle n'est plus la Lucy d'aujourd'hui. Elle est la Lucy d'il y a un an, plus la Lucy d'aujourd'hui. Tout comme je ne suis plus le Luke d'aujourd'hui, je suis le Luke d'un émerveillement enfantin, plus le Luke d'aujourd'hui. Bien que passionné de mathématiques, je ne peux pas dire à quoi correspondent ces différentes perspectives réunies. Peut-être est-ce l'un des avantages des questions de retrouvailles. Le potentiel est plus grand que la somme des parties et son exploration ne devrait pas être limitée par des schémas convenus. Un escalier en colimaçon d'une beauté auto génératrice semble organiser l'entropie de la vie subjective selon des lois personnelles connues uniquement grâce à cette expérience de retrouvailles. Le présent est mon véhicule pour voyager dans le temps ; demander conseil arbitre mon passage dans le temps. En voyageant dans le passé, je peux me souvenir ; en voyageant vers l'avenir, j'ai le droit d'oublier. En oubliant toutes les difficultés de la recherche du temps perdu, l'avenir se dessine sur un horizon faiblement éclairé, avec juste assez de lumière pour encourager les aspirations de la vie encore engendrée.
Réflexions de Fernando Ocampo Gomez
Je me souviens de la première fois où on m'a posé des questions sur les retrouvailles. J'ai pensé la chose la plus ringarde : c'est tout droit sorti de Doctor Who ! Pour ceux qui ne connaissent pas la série, elle raconte les aventures d'un extraterrestre humanoïde voyageant dans le temps. Chaque fois qu'il est mortellement blessé, il subit une transformation spectaculaire, changeant tout de lui-même, y compris son apparence. De plus, dans plusieurs épisodes, on le voit littéralement redécouvrir ses anciennes versions de lui-même. J'ai toujours adoré ces épisodes, car c'est magique de voir à quel point une même personne, une même conscience, peut être si différente à différents moments du temps ; ces versions apprennent aussi énormément de leurs interactions, même s'il s'agit de la même conscience qui se rencontre.
Imaginez donc l'enthousiasme que j'ai ressenti en découvrant une forme de thérapie narrative qui incarnait parfaitement cette idée ! Chacun de nous pouvait dialoguer avec son passé et reconnaître qu'il pouvait encore nous apporter un éclairage précieux ; Lucy d'il y a un an, ou Fernando de 2013, ont encore beaucoup à nous offrir. La plus grande leçon que j'ai apprise, tout comme Lucy probablement, a peut-être été de comprendre que mon moi passé est émerveillé par mes accomplissements. Cela nous donne de l'espoir, car nous nous demandons alors : que pensera notre moi actuel lorsque nous deviendrons « le moi passé » ? Que dira Fernando de 2017 lorsqu'il ne sera plus celui d'aujourd'hui, et quelles choses l'émerveilleront lorsqu'il observera Fernando du futur ? Cela me rend optimiste pour l'avenir, et d'autant plus enthousiaste pour les perspectives de mon moi futur.
Pour conclure, je (Travis) vous invite à considérer les « Questions de Retrouvailles » et les « Questions sur l'Avenir du Présent » non pas comme des inventions, mais plutôt comme des pratiques en cours d'invention. C'est ainsi que j'ai commencé à imaginer ces questions. Si cela vous inspire, reprenez-les dans votre propre travail. Voyez où elles vous mènent. Prenez le pinceau et tracez votre propre trait. Peut-être serez-vous aussi surpris que moi par ce qui émerge sur la toile.

